Adapter sur grand écran Le Parfum de Patrick Süskind avait tout du challenge artistique excitant. Comment donner vie aux odeurs et aux parfums en utilisant uniquement l’image et le son ? L’occasion rêvée pour un metteur en scène d’explorer de nouvelles voies, et de se faire plaisir…
Mais face au résultat final, force est de constater que
Tom Tykwer est loin, très loin de toutes ces préoccupations. Car dans son ensemble, et en particulier au niveau de la narration,
Le Parfum est un cataclysme. Premièrement, le récit est sans cesse plombé par une voix off et des effets ringards, allant du sympathique, comme les jardins apparaissant magiquement autour de
Dustin Hoffman, au carrément vulgaire, lorsque la caméra virevolte autour des narines de Ben Wishaw. La reconstitution historique est jolie, même si l’on est souvent plus proche d’une réclame pour les nouvelles mousses de La Laitière que de
Marie-Antoinette. Aussi, le héros du Parfum est intéressant, mais décevant. Jean-Baptiste Grenouille n’est plus la créature abjecte et fantastique imaginée par
Süskind, mais une sorte d’autiste un peu loufoque. Ben Wishaw s’en sort malgré tout très bien dans son premier grand rôle : le jeune acteur possède une véritable présence à l’écran, même si l’on a parfois l’impression d’avoir affaire à une version mutante et
borderline de Gaspard
Uliel. Nul doute que son sex appeal ahurissant et sa présence à l’affiche d’un tel blockbuster feront de lui la nouvelle coqueluche du cinéma européen. Quand au reste du casting, hormis la présence de quatre ou cinq adolescentes rousses dans de seyants corsages, il y a bien sûr
Dustin Hoffman et
Alan Rickman, comédiens fabuleux s’il est nécessaire de le rappeler, qui donnent un certain cachet au film.
La plus grosse déception vient certainement du réalisateur. On sent
Tom Tykwer plein d’ambition et de bonne volonté, mais jamais il n’ira aux bouts de ses idées, et pire, jamais il ne profitera des richesses du matériau d’origine. On le sent tenté par le baroque, mais l’on doit finalement se contenter de timides natures mortes. Déception. On le croit décidé à nous offrir un peu d’érotisme fétichiste, mais il se retire brusquement. Frustration ! Et enfin, lorsque l’on s’attend à le voir assumer clairement l’humour très noir de son sujet, c’est à peine s’il s’enfuit mort de honte, s’aventurant vers le burlesque avant de se rétracter, à l’image de cette scène où Grenouille liquide une à une ses douze victimes. En effet, cette scène, pour le coup très drôle et bien vue, sonne terriblement faux au beau milieu d’un scénario pantouflard et étriqué dans un premier degré de chochotte. Au cours de cette débandade absolue que constitue la dernière heure du film,
Tom Tykwer se prendra les pieds dans le tapis une bonne dizaine de fois, enchaînant les fausses notes jusqu’à sombrer définitivement dans le grotesque.
Le Parfum s’achève d’une façon bien triste, à l’image de l’orgie finale, invraisemblable partouze new age qui provoque aussi bien l’hilarité que la consternation. Enfin, il serait bon de préciser que la vision du film est à réserver en priorité aux spectateurs qui n’ont pas lu le livre de
Patrick Süskind, car si l’on doit trouver des qualités à l’adaptation de
Tykwer, c’est du côté de l’histoire elle-même et des surprises qu’elle renferme qu’il faut chercher.
Deux ou trois surprises et quelques anecdotes croustillantes sur la conception des parfums au XVIIIe siècle, ce n’est pas très consistant, surtout lorsqu’il faut affronter deux heures et demi de mise en scène imbécile et molle. Manque d’idées, manque d’audace… Manque de folie et de libertés aussi sans doutes, car nous avons de toute évidence ici affaire à un authentique
blockbuster européen conçu pour plaire au plus grand monde, et notamment au public américain.
Le Parfum est autant le film de
Tom Tykwer que de son producteur, Bernd Einchinger, présent dans le projet depuis l’écriture du scénario jusqu’au plateau de tournage. En effet, le réalisateur s’est vu imposer, entre autres contraintes, une équipe de montage différente de celle avec qui il travaillait d’ordinaire. Faut-il pour autant crier à l’œuvre mutilée et à l’artiste bâillonné ?
Le Parfum n’en reste pas moins un mauvais film, clinquant mais misérable, vieillot et mal dans sa peau. Au final, le seul compliment que l’on pourra faire à
Tom Tykwer sera d’être resté fidèle à lui-même :
Le Parfum parvient sans efforts à être aussi ringard et inoffensif que l’était
Cours, Lola cours à sa sortie. Adaptation stupide et ringarde d’un best seller par un metteur en scène peine-à-jouir. Un triste spectacle, à éviter à tous prix.