Ne pas se fier à l'eau qui dort, Solitaire n'est pas juste un simple film de croco : c'est LE film de croco.
Au rayon « film mettant en scène un prédateur aquatique ou amphibien » le mot chef d'œuvre ne résonne qu'assez peu souvent à nos oreilles. Autant dire quasiment jamais, et pour cause : depuis
Les Dents de la mer, il n'en est apparu aucun. Devenu la référence indétrônable du genre, le squale de
Steven Spielberg a placé d'emblée la barre suffisamment haute pour que sa prestation demeure dans les esprits à chaque fois qu'un nouveau challenger ou ersatz reptilien vient se frotter à l'exercice, pour nous faire oublier illico le nouveau. Eh oui, parmi la foule de prétendants envahissant les chaînes câblées et les étagères de vidéo clubs, aucun n'a pu ne serait-ce qu'approcher l'excellence des Dents de la mer, surtout pas le « killer croc movie », bien mal desservi au fil des années… jusqu'à ce jour.
Il aura donc fallu attendre le
Solitaire de l'australien
Greg McLean (auteur du autant surestimé que dénigré
Wolf Creek) pour enfin voir une œuvre digne de mettre en valeur le prédateur millénaire. Ne surtout pas s'attendre, à la lecture de ces mots, à une révolution, le réalisateur ne s'y tente même pas et on le comprend parfaitement, les eaux troubles dans lesquelles
Solitaire nage étant assez limitées (après tout ça se résume à voir des gens se faire becqueter tout cru par un animal). Le but affiché est de donner ses lettres de noblesses au saurien dans une pure série B, sérieuse, classe, léchée, efficace et remplissant parfaitement son emploi de péloche fun.
Peu importe si le scénario nous ressert l'éternel groupe de touristes venus visiter les rivières en apparence sereines de la jungle australienne pour admirer les terrifiants crocodiles, jusqu'à devenir les proies de l'un de ces (foutrement mastoc) spécimens, appréciant peu que des étrangers viennent empiéter sur son territoire. L'important ici n'est pas l'originalité de l'objet – même si on aurait pas craché dessus – mais la façon dont
Greg McLean se dépatouille d'éléments ultra-conventionnels afin d'en faire quelque chose de comestible.
Reprenant trait pour trait la structure narrative de son précédent survival horrifique, le réalisateur confirme sa grande capacité de caractérisation de ses protagonistes qui en d'autres mains auraient virés fissa à la caricature. A la manière de son monstre,
Solitaire attend avant d'attaquer dans le vif du sujet, étudiant attentivement chacun des ses futurs quatre-heures, scrutant leurs gestes, leurs attitudes, leurs caractères brossés en fines touches leur conférant ainsi une véritable matière (le timide voyageur qui jette les cendres d'un proche anonyme), nous faisant alors réellement redouter leur périple à venir. Et quand les choses se mettent à se gâter
McLean ne se précipite pas. Au lieu de lâcher sa bête à la vue de tous, il préfère ménager l'attente, faire monter une tension grandissante en ne dévoilant sa créature que partiellement et en ne la faisant attaquer qu'aux moments les moins prévisibles (l'épisode de la corde où il devrait se passer l'inévitable mais …), laissant le terrain libre à ses acteurs pour s'exprimer en toute liberté et exister pleinement, même pendant le court laps de temps imparti pour certains.
Ce n'est que dans son dernier tiers que l'impressionnant
Solitaire – mélange d'animatroniques invisibles et de CGI respectables - nous est alors complètement montré dans un combat final sensationnel entre l'homme civilisé (
Michael Vartan qui nous fait regretter de pas le voir plus souvent sur les écrans) et la nature primitive. Il aura fallu attendre pour voir ce qu'on était venu voir, mais la récompense en vallait largement le coup. Une grosse bébête, spectaculaire certes, mais qui tend avant tout vers l’épure, prenant tout le temps nécessaire pour saisir fermement le spectateur entre ses mâchoires. Souriez, vous êtes mangés.