Vous pensiez que le cinéma avait poussé jusqu'au bout le concept de vengeance ? Le dernier Kim Jee-woon est là pour dépasser quelques barrières interdites.
Thématique aussi séminale qu'inusable, la vengeance continue d'alimenter régulièrement le septième art et sa réflexion (ou son absence d'ailleurs) sur le bien-fondé de la loi du Talion. Dans le genre,
Park Chan-Wook a apporté un solide édifice avec sa trilogie entièrement consacré au sujet. Au point d'imaginer qu'il serait impossible d'aller aussi loin dans le désespoir nihiliste au sein duquel plongèrent
Sympathy for Mr. Vengeance,
Old boy et
Lady Vengeance. C'était sous-estimer la liberté et l'audace toujours plus hors-normes du cinéma coréen qui, avec
J'ai rencontré le Diable, lance un nouveau pavé dans la mare allant en éclabousser plus d'un.
Le démon du titre c'est Kyung-chul (
Choi Min-sik complètement possédé par la folie de son personnage), une sorte d'Emile Louis qui se ne « contente » pas de violer de jeunes trisomiques. Celui qui va faire sa connaissance, c'est Soon-Hyun (le beau gosse
Lee Byung-hun), agent des services secrets dont la fiancée (enceinte) va malencontreusement croiser la route de notre serial killer au cours d'une intro rentre dans le lard. Le chasseur va alors devenir la proie d'un homme désespérée, décidé à le faire souffrir autant que sa bien-aimée a souffert. Et quand on vous dit que l'ange exterminateur ne rigole pas (sinon d'une ironie féroce), on est très loin d'exagérer.
J'ai rencontré le Diable étant au cinéma ce que la rage est à la folie : une œuvre qui ose regarder dans les yeux sa part de ténèbres, au risque que les ténèbres ne la regarde, comme l'aurait si bien dit notre ami Nietzche.
En résulte un affrontement animal et complètement brutal, où la limite entre bien et mal disparaît au fur et à mesure des rounds allant conduire Soon-Hyun à devenir le monstre sans compassion qu'il traque. Dans cette noirceur abyssale – d'une troublante élégance formelle à laquelle nous a habitué
Kim Jee-woon - le spectateur est lui-même amené à perdre une partie de son humanité en cours de route. Mais au contraire d'un exercice gratuit s'adonnant complaisamment à un déluge de gore et bestialité (
Saw et compagnie),
J'ai rencontré le Diable cherche sciemment à nous corrompre, nous donner du plaisir avec une offrande barbare, pour mieux nous montrer combien la froide quête du héros perd de son sens (mais pas de sa légitimité !) lors d'une conclusion stupéfiante de cruauté psychologique. Un choc !
A partir d'un pitch ultra rudimentaire, Kim Jee-woon orchestre un voyage au bout de l'enfer se posant comme une sorte de revenge-flick terminal. Pourra-t-on vraiment aller plus loin ?