Après la guerre vue par l'enfant (L'Empire du soleil), le juste (La Liste de Schindler) et le soldat (Il faut sauver le soldat Ryan), Steven Spielberg regarde les hommes s'entredéchirer à travers les yeux d'un bourrin.
Beaucoup se sont sans doute posé la question de la pertinence de
Cheval de guerre dans la longue carrière de
Steven Spielberg. Il est vrai que si le projet d'adaptation du roman de Michael Morpurgo paraît taillé sur mesure pour le réalisateur d'E.T. L'extraterrestre, il était difficile de voir le challenge qu'il pouvait représenter pour celui qui vient tout juste de marquer d'une pierre blanche le cinéma virtuel avec Tintin. Alors trop facile
Cheval de guerre ? Thématiquement oui (l'amitié extra espèce, la représentation de la guerre et la compréhension des peuples étant autant de traits communs développés en quarante ans de carrière), mais tous condensé dans un même écrin d'un spectaculaire émotionnel propre à Spielberg.
L'aventure commence dans l'Angleterre du début du XIXème siècle où Albert (
Jeremy Irvine nouvelle révélation spielbergienne) se lie d'une profonde affection pour Joey. Un cheval acheté par le père d'Albert qu'il compte l'utiliser pour labourer le terrain en friche de la ferme familiale. Après un long prologue centré sur la vie rurale et consolidant fermement le lien indéfectible entre le garçon et l'animal, Joey est ensuite enrôlé par l'armée lorsque sonne l'heure de la première guerre mondiale que le canasson va vivre sur tous les fronts. Depuis une première charge meurtrière, en passant par la découverte de l'horreur de la guerre industrielle et des tranchées, une accalmie au cœur d'une ferme française sauvegardée, d'une désertion de soldats allemands… jusqu'au retour au foyer dans la grande tradition fordienne. Une véritable Odyssée chevaline affichant sans honte cet humaniste naïf qui a fait la marque de
Steven Spielberg. C'est ce retour aux fondamentaux qui sera employé comme arme d'attaque ou de défense envers
Cheval de guerre.
Spielberg fait du Spielberg comme au premier jour, certains ne se priveront pas de l'accabler pour cela. Les autres se laisseront porter par la beauté primitive d'un conte risquant de faire couler autant de larmes que d'encre. Car derrière une technique toujours aussi affolante de virtuosité motrice et plastique (la cavalcade dans le no man's land… wouah !), se trouve sans cesse la sincérité de son auteur désireux de perpétuer l'héritage du 7ème art argentique.
Cheval de guerre pourrait donc sembler une contradiction avec les aventures du reporter à la houppette que le réalisateur a fait entrer dans le XXIème siècle. Mais ce serait oublier que Spielberg y dépoussiérait les fantômes du divertissement d'antan avec la méthodologie d'aujourd'hui. Ici c'est carrément le processus inverse : faire du cinéma moderne (à la fois enfantin et mature) avec les procédés d'hier. Et si les plans séquences de Tintin filaient le tournis, ceux vierges de tous CGI exerce ce même pouvoir de fascination. Entre tradition et modernité, le cœur de Spielby balance sans hésitation et le nôtre chavire lorsqu'en 4 minutes d'une trêve pacifique intemporelle ce dernier se permet de pulvériser en miette le
Joyeux Noël de
Christian Carion avec une facilité déconcertante. Du grand art !
Avec Les Aventures de Tintin, Cheval de Guerre constitue la seconde moitié d'un dyptique complémentaire et somme, englobant tout le génie de Steven Spielberg. Cyniques s'abstenir !