Pour son premier film en tant que réalisateur, l'acteur-scénariste Pascal Elbé fait preuve d'une belle ambition en nous livrant un film sans clichés sur la banlieue.
Bora, 14 ans, fait partie d'une bande de cité. Après une intervention policière anti-drogue, le groupe s'emballe et Bora lance un cocktail Molotov sur une Golf à la sirène clignotante, emblème d'une autorité répudiée par la jeunesse des banlieues. Mais le véhicule est celui d'un médecin urgentiste et l'adolescent, s'apercevant de son erreur, aura juste le temps d'extirper le corps avant l'explosion meurtrière. Si Bora se présente comme le sauveteur du toubib, il se garde bien de dire que c'est lui qui a lancé la bouteille de verre incendiaire. Vite érigé en tant que héros par les médias, le jeune Turc, rongé par la culpabilité, va devoir choisir entre son avenir et sa conscience, entre l'envie de se dénoncer et celui de garder le silence sur son acte assassin.
Acteur puis scénariste dans les films de ses amis
Michel Boujenah ou
Roschdy Zem,
Pascal Elbé étend encore le champ de ses possibilités cinématographiques en signant aujourd'hui sa première réalisation,
Tête de Turc, à la fois thriller social musclé et film choral qui, par la multiplicité de ses personnages, brasse de nombreux sujets (la responsabilité, la culpabilité, l'Omertà des banlieues, l'intégration…). Dans cette optique de film « de groupe », l'attentat qui sert de base au scénario aura pour effet une réaction en chaîne sur les divers personnages du métrage, tous en état de quête pour des raisons différentes : recherche de respect et de reconnaissance pour la mère de Bora (
Ronit Elkabetz), quête de vengeance pour le frère-policier du médecin (
Roschdy Zem) ou pour l'homme qui a vu mourir sa femme en attendant l'urgentiste (
Simon Abkarian).
En grand admirateur du
Robert Altman de
Short Cuts ou des films de
Alejandro Gonzalez Inarritu (
Babel),
Pascal Elbé réussit à faire vivre tous ses protagonistes en délimitant les enjeux et les préoccupations de chacun ainsi que les conséquences qu'aura sur eux l'effet papillon du comportement irréfléchi de Bora. Cependant (et c'est l'une des grandes forces du film), le réalisateur, dont la peinture sociale contourne soigneusement tous les clichés et caricatures sur la banlieue, se garde bien de juger ses personnages, laissant au spectateur sa liberté de pensée (et de s'interroger). Le thriller, sobre mais efficace se double alors d'une réflexion sur l'ambivalence des individus et le devoir de civilité.
En montrant avec une grande lucidité le quotidien social des habitants des cités (mais aussi l'instrumentalisation des médias, les tentatives de récupération du gouvernement),
Pascal Elbé fait, par son engagement, acte de citoyen à l'intérieur d'un certain cinéma français de plus en plus fébrile et sans aspiration. Son film cherche avant tout à être divertissant et attrayant et cumule les atouts : justesse d'écriture, image scope au beau rendu argentique, acteurs de grand talent (
Ronit Elkabetz en femme forte et digne et
Florence Thomassin en mère abattue sont bouleversantes tandis que le jeune
Samir Makhlouf est une vraie révélation), mise en scène intelligente dont le montage serré retranscrit l'urgence des situations… Seule l'intrigue du mari qui cherche à se venger du décès de sa femme semble plaquée et ralentit parfois le rythme de cette œuvre à la fois noire et touchante, violente et humaine. Pour un premier film, ce
Tête de Turc est un vrai coup d'éclat.
Ambitieux et efficace, le premier film de Pascal Elbé est une grande réussite scénaristique et formelle dont bon nombre de réalisateurs français devraient s'inspirer. On attend d'ores et déjà le second film du cinéaste.