Quand on est dépressif, désenchanté et qu'on habite la Norvège, quoi de mieux qu'une longue traversée du pays en moto-neige ?
Jomar Henriksen, ancien skieur professionnel, travaille désormais en tant qu'employé sur les pistes où il n'en fout pas une. Trentenaire dépressif, il passe ses journées à boire, fumer, et « buller » devant son poste de télévision. Sa vie, triste et morne, n'a pas de but jusqu'au jour où un de ses vieux amis lui annonce qu'il est le père d'un enfant qui vit avec sa mère dans le nord du pays. Cette découverte sera pour Jomar, l'occasion rêvée pour envoyer tout balader et traverser le pays en scooter des neiges avec, pour seul bagage, cinq litres d'alcool. Mais le voyage ne sera pas de tout repos, émaillé de dangers et de rencontres insolites qui lui permettront de partir à la découverte de lui-même et de se reconstruire.
Première fiction de
Rune Denstad Langlo (après un court et deux documentaires),
Nord est une tentative audacieuse et généreuse de road-movie sur fond de paysages norvégiens, enneigés et montagneux. Bien que la trame du scénario soit, à première abord, classique (le parcours du personnage, en pleine crise existentielle, sera émaillée de rencontres propices à une introspection salvatrice), son sens de l'absurde et du cocasse, ses protagonistes hauts en couleurs et pittoresques (une adolescente orpheline, un jeune homme qui a bien des problèmes avec l'acceptation de sa sexualité, un Lapon dont l'un des pieds est entouré d'une chaine plantée dans la glace…), ses situations décalées et improbables (l'une d'elle, très drôle, montre comment se soûler en appliquant sur son front, un pansement imbibé d'alcool) font de
Nord, un film totalement atypique dans le cinéma actuel. Sa mise en scène épurée, nourrie d'une économie de dialogues et d'une lenteur qui ose prendre le temps de faire monter la tension de façon progressive, rend ce périple sinon passionnant, du moins hautement attachant à l'image de son personnage principal, sorte de gros nounours blond pas du tout héroïque, qui suit son surprenant parcours avec une certaine philosophie fataliste. La loufoquerie décalée du film (qui est à la fois son atout premier et ses limites) fait de
Rune Denstad Langlo le parent norvégien des Belges
Gustave Kervern et
Benoît Delépine ou du Suédois
Roy Andersson (
Nous, les vivants).
Si
Nord est un objet cinématographique grandement appréciable, on aimerait quelquefois que la machine s'emballe davantage, quitte à mettre un bon coup de pied dans cet univers si particulier (et minutieusement composé) dont il arrive qu'on se sente exclus. Ces rares moments sont cependant contrebalancés par le regard tendre et plein d'humanité que le réalisateur porte sur ses protagonistes, et partant, sur Jomar qui se bâtit, à travers ses rencontres successives, une nouvelle identité. Jomar, c'est
Anders Baasmo Christiansen, acteur chaleureux qui porte le métrage sur ses épaules et sait rendre son personnage crédible grâce à la finesse et à l'étendue de son jeu. Qu'il soit face à des engins blindés prêts à lui tirer dessus, enfermé dans une armoire après avoir été aveuglé par la blancheur de la neige, pilote effréné d'un véhicule qui trace à tout allure entre les arbres, le comédien fait passer toute une palette de nuances qui varient selon les situations farfelues ou les rencontres insolites. La mélancolie qui se dégage de certaines scènes, la beauté des paysages sont encore des atouts supplémentaires pour tenter, comme Jomar, l'aventure et aller voir ce film libre qui respire la vie et l'amour et qui a reçu le prix de la critique internationale lors du dernier Festival de Cannes.
Imparfait de par son humour radical qui peut dérouter le spectateur, Nord est tout de même une agréable surprise qui prouve qu'en Norvège aussi, on sait faire un cinéma atypique et décalé, drôle et mélancolique.