Nikita Mikhalkov reprend la trame de Douze hommes en colère pour nous livrer un film personnel à la réalisation magistrale.
A l'heure où les sept premiers films de
Nikita Mikhalkov sortent en DVD sous forme de deux coffrets et qu'une rétrospective intégrale de son œuvre s'apprête à sillonner les grandes villes françaises, son film
12 arrive enfin dans nos salles. Le fait qu'il ait été diffusé sur
Canal+ il y a près d'un an et qu'il ait eu du mal à se faire distribuer sur le territoire hexagonal laissaient présager le pire, la crainte étant renforcée par le thème même du métrage inspiré à la fois de la pièce de
Reginald Rose, «
Douze hommes en colère », et de l'excellente adaptation qui en fut faite par
Sidney Lumet en 1957. L'image narcissique et mégalo du metteur en scène assortie à une réalité politique désarmante (
Mikhalkov a gardé son poste de Président de l'Union des cinéastes russes sous le gouvernement de Poutine) tend à prendre le pas sur la qualité intrinsèque de
12.
Le postulat de départ, beaucoup le connaissent : douze jurés sont amenés à se prononcer sur la culpabilité d'un jeune homme ayant tué l'homme qui l'a élevé (ici le père est remplacé par un père adoptif, de surcroit officier russe). Au moment de voter, onze mains se lèvent déclarant l'accusé coupable. Le vote se devant d'être unanime, le seul juré en proie au doute va tenter, un à un, d'inverser la donne pour tenter d'innocenter le garçon. Si le film de
Nikita Mikhalkov reprend à quelques nuances près l'implacable processus du film (la chaise électrique de l'Amérique des années 50 a fait place à une condamnation à perpétuité, le jeune homme est d'origine tchétchène), il en déconstruit totalement et la forme et le fond. En bon auteur, le cinéaste russe s'approprie le sujet pour le faire sien et traiter de la Russie post-communiste à travers une radiographie anatomique de la société qui tente aujourd'hui de faire face au libéralisme économique. Chaque juré représente un corps de métier, une origine ethnique ou bien encore une couche sociale spécifique. Par ce procédé judicieux, les 12 jurés deviennent le symbole d'une Russie qui n'en a pas fini avec une mauvaise répartition des richesses, le racisme (envers les Tchétchènes bien sur mais aussi les juifs, les tsiganes...) ou encore la pauvreté (faute de local disponible, les jurés doivent délibérer dans un gymnase étudiant).
Sur la forme,
Mikhalkov, dont les deux préoccupations cinématographiques ont toujours été l'atmosphère et l'énergie, se sert avec maestria de la scénographie apportée par le gymnase tout en en utilisant les accessoires lors de reconstitutions menées à toute allure. Loin de briser la tension des discours (remarquablement écrits) ou le suspense, le cinéaste laisse souffler le spectateur en incorporant des flashs-back sur l'enfance de l'accusé (images de guerres urbaines terrifiantes ou d'apaisement lors d'une scène de danse au couteau inoubliable) et montre l'angoisse de celui qui attend de savoir quelle sera sa sentence. Contrairement au film de
Sidney Lumet, le métrage n'est plus uniquement basé sur la parole (bien qu'elle soit encore très présente ici) mais aussi sur la représentation d'un pays qui a bien du mal à se reconstruire. La totalité des acteurs sont, quant à eux, magistraux et l'occasion leur est donnée de le prouver puisqu'ils ont chacun une scène à défendre (le monologue d'une dizaine de minutes de
Sergei Makovetsky est à couper le souffle). Enfin, le dénouement est tout à fait différent de l'original et fait preuve d'un bel humanisme tout en mettant en relief la corruption de l'Etat. Eu égard au statut actuel du réalisateur, cela peut laisser sceptique mais n'enlève en rien au fait que
12 soit, objectivement, un monument de cinéma à la mise en scène intelligente et au discours inspiré.
Acteurs prodigieux, réalisation magistrale, radiographie implacable d'un pays en plein désarroi, 12 est une grande réussite formelle et narrative dont on ne voit pas passer les 150 minutes.