Johnnie To nous revient indirectement avec l'une des dernières productions de sa boîte Milkyway Image : Accident de Soi Cheang.
Une lumière aveuglante d'un phare transperçant la nuit, un bruit de dérapage suivi d'un son de collision. Une femme a moitié propulsée hors d'une voiture en flamme encastrée dans un poteau bordant une voie express. La banale perte de contrôle du véhicule ? En des circonstances usuelles ce serait la thèse à retenir. Mais les choses ne sont pas forcément ce qu'elles paraissent pour le mari de la défunte.
Quoi de plus normal pour quelqu'un dont l'occupation professionnelle consiste justement à planifier des assassinats maquillés en accidents, pour des clients désirant que la disparition de la victime ne provoque pas de suspicion auprès des enquêteurs. Habitué à déguiser la réalité des faits, à pousser la force du destin sous l'apparence d'une action impartiale de la grande faucheuse, le personnage central d'
Accident ne peut que suspecter le travail d'un ennemi inconnu, ou pire, d'un traître au sein de son équipe.
Tel est l'attrayant point de départ d'un récit à suspense qu'on pourrait croire tout droit sorti d'un long-métrage de
Brian De Palma. A la seule différence que l'objet nous vient d'un tout autre paysage cinématographique. Celui de Hong Kong et ses ruelles étriquées, bondées d'une foule anonyme aussi grouillante que distraite envers les évènements tragiques qui se jouent devant elle. Observatrice passive, témoin récusable de crimes prémédités à la dégaine innocente. Condition à laquelle devra échapper le spectateur s'il veut déjouer à temps la mécanique de ce thriller psychologique noyé dans un bain de paranoïa aiguë. Faisant fi de son précédant ouvrage, le furieux Dog Bite Dog, le réalisateur (ou plutôt manipulateur)
Soi Cheang opte pour un dérapage contrôlé à 180 degrés avec le parrainage de
Johnnie To, présent sous l'effigie de sa société de production Milkyway Image. A l'image de l'âge d'or d'Hollywood où chaque production portait le sceau de l'infrastructure dans laquelle elle fut élaborée,
Accident arbore la marque d'un film nourri des apports d'un studio rompu au genre et du talent de son confectionneur qui désire en détourner les codes.
Entre ces deux solides murs porteurs,
Accident scintille par ce sentiment d'ambiguïté qui le traverse de part en part (l'assassin est-il devenu la proie de son propre jeu, ou fantasme-t-il une théorie du complot ?) qui ne trouvera de réponse qu'à la toute fin d'un engrenage infernal. Une maîtrise dans le dévoilage d'indices devant autant à la sobriété du style introspectif qu'assène le chef d'orchestre au scénario, que des fulgurantes piques de violence venues rompre les tourments d'esprit d'un
Louis Koo à la dégaine et au mutisme assez inhabituellement sombres. Il est le métronome d'une rythmique qui prend son temps en avançant à pas feutré, et le point de mire autour duquel gravite des protagonistes parfois trop vite expulsés de la course. Le prix à payer pour conserver le doute jusqu'au moment fatidique et apporter une vision sensorielle de la péninsule asiatique éloignée des clichés touristiques.
Pas de flingues, nulle déferlante de cascades dans ce thriller hongkongais. Seulement un suspense brodé avec soin par un réalisateur talentueux.