Après le triomphe de L'Orphelinat, Guillermo del Toro rejoue son rôle d'ambassadeur des jeunes talents hispaniques avec Les Yeux de Julia de Guillem Morales.
Que ceux qui seraient déjà lassés par la vague de fantastique ibérique se rassurent,
Les Yeux de Julia de
Guillem Morales est certes un pur film de genre mais ne lorgne pas du côté des esprits torturés et autre fantômes envahissants. Les apparences sont parfois trompeuses et le parrainage de Guillermo Del Toro (que le distributeur ne pouvait que mettre en avant) en est une évidente source de duperie commerciale pour qui s'attendrait à visionner un
Orphelinat bis. Plutôt que de s'aventurer dans le surnaturel, ce second long-métrage préfère creuser le sillon d'un type de thriller qu'on ne s'attend plus trop à voir s'afficher : le giallo.
Atteint d'une dégénérescence oculaire la rendant progressivement aveugle, Julia doit gérer la mort tragique de sa sœur jumelle, victime du même mal et potentiellement sujette à la dépression et au suicide. C'est en tout cas la piste qui est privilégiée par la police après une rapide enquête dans l'entourage de la morte. Refusant de croire cela, Julia arrive à une tout autre conclusion : il apparaît que sa sœur fréquentait un homme dont personne ne semble pouvoir se souvenir, telle une ombre capable de se rendre invisible aux yeux de la foule. Son implication dans son décès se confirme au fur et à mesure qu'une énigmatique présence se met à effacer ses traces, isolant un peu plus Julia à la vision dangereusement décroissante.
A quelques mois de la disparition d'
Irvin Kershner (
Les Yeux de Laura Mars), ceux de Julia se voient comme un hommage sans préméditation faisant bonne figure devant ses aînés : le suspense tient en haleine tout du long, aidé par une mise en contexte permettant de surprendre le spectateur au moment où il s'y attend le moins, à l'instar de cette stupéfiante séquence dans un vestiaire féminin où l'héroïne surprend une conversation entre plusieurs aveugles sans savoir qu'elle n'est pas le seul espion dans la pièce. Traitant de manière organique son sujet (les jeux de clair/obscur et le hors-champ font ressentir le point de vue du personnage principal),
Les Yeux de Julia est une œuvre pleine de maitrise mariant avec une étonnante fluidité les codes du genre italien et une sensibilité hispanique qui derrière l'effroi scrute une pénétrante histoire d'amour (la dernière scène pourra faire rire, elle n'en reste pas moins inattendue et d'une stupéfiante beauté) à laquelle les américains ne devraient pas porter d'importance.
Si Hollywood n'a pas encore fait sa demande pour un futur remake, il est à parier que se sera le cas dans un avenir proche. Espérons alors que cette mouture yankee saura conserver les forces de ce thriller emmené par la force émotionnelle de
Belén Rueda, sans en reprendre les quelques défauts principalement concentrés dans la seconde moitié du récit pas toujours adroite de ses mouvements. A force de vouloir surprendre son audience,
Les Yeux de Julia finit par tomber dans l'excès de twists, qui entamera quelque peu la crédibilité de l'ensemble. Il faut croire que c'était le prix à payer pour répondre aux exigences d'un scénario aux multiples possibilités (sans doute trop) qui se devait de semer le doute et la confusion chez le public au même titre que les sentiments qui étreignent le parcours psychologique de Julia.
Les Yeux de Julia démontre encore une fois la grande vivacité de la production espagnole en matière de cinéma de genre, même si quelques essoufflements se font remarquer.