Le réalisateur taïwanais Tsai Ming-liang augure le cycle « Le musée du Louvre s'offre au cinéma » avec son neuvième film, Visage.
Tsai-Ming-liang, qui vient de fêter ses 52 printemps le mois dernier, a toujours été un cinéaste ambitieux dont la radicalité de mise en scène (plans fixes plus ou moins longs) a toujours divisé la critique et le public. Avec
Visage, son neuvième long métrage, le réalisateur reste fidèle à ce qui a fait sa réputation : montage lent et hypnotique, thème de l'incommunicabilité amoureuse, présence de son acteur fétiche, Lee Kang-sheng. Suite à une commande du musée du Louvre, le metteur en scène de
The Hole et
La Saveur de la pastèque, signe aujourd'hui un de ses films les plus complexes. Visuellement de toute beauté (la photographie y est sublime),
Visage souffre d'une narration éclatée à la dramaturgie volontairement illogique. Si on y comprend les grandes lignes (amours contrariés sur un tournage de cinéma, hommage à
François Truffaut et à la Nouvelle Vague, creuset entre les pays riches et ceux du tiers-monde), le spectateur se perd un peu dans un film trop long (2h20) au scénario embrouillé qui fait s'affronter le rêve et la réalité, le vrai pessimisme et la poésie la plus baroque.
Un réalisateur coréen (Lee Kang-sheng donc) est invité par le musée du Louvre à tourner une version de l'histoire biblique de Salomé. Déterminé à faire tourner
Jean-Pierre Léaud dans le rôle d'Hérode, obligé de prendre une star internationale pour que le film cartonne au box-office (
Laetitia Casta, magnifique), les problèmes (notamment d'ordre amoureux) commencent à parasiter le bon déroulement du tournage. Ca, c'est le synopsis officiel du film qui nous le dit. A la vision du film, c'est déjà moins évident et les éléments du puzzle commencent à s'imbriquer au bout de deux heures quand
Jean-Pierre Léaud (fou comme dans la vie) se met à réciter son texte. Bien qu'il soit confus, le film de
Tsai Ming-liang séduit plus qu'il n'agace, car sa réflexion sur le cinéma et le statut d'acteur donne lieu à une dizaine de scènes magnifiques (jeux avec les différents degrés de lumière, les ombres et les décors expressionnistes…) ou ludiques (
Jeanne Moreau,
Fanny Ardant et
Nathalie Baye se retrouvant à une table censée réunir toutes les interprètes féminines de
Truffaut,
Laetitia Casta entonnant, lors d'intermèdes musicaux, des chansons d'amour japonaises…)
Le metteur en scène ose tout, passant des scènes comiques les plus improbables (la conversation téléphonique de la productrice qui apprend que le cerf répondant au nom de Zizou s'est échappé, des dialogues semi-improvisés sur les grands metteurs en scènes qui ont construit l'histoire du cinéma, une référence furtive à
Claudine Beccarie, star pornographique des années 70…) à d'autres carrément déchirantes dans lesquelles les amours impossibles expriment, en silence, leur désespoir de ne pouvoir exister. Aussi, le nouveau film de
Tsai Ming-liang a beau être inégal (on y passe de la fascination à l'exaspération en un temps record), il a le grand mérite de faire une proposition de cinéma sortant des sentiers battus du cinéma industriel. Certains n'y verront que de l'esbroufe là ou d'autres y discerneront la marque d'un grand auteur.
Visage est une œuvre riche mais inégale faisant naitre des sentiments contradictoires chez le spectateur. On en sort fasciné ou agacé mais on ne peut pas rester insensible à la beauté de ses images et à son discours attachant.