Véritable surprise du Festival de Cannes, le dernier Alain Resnais est une œuvre délicieusement folle.
D'ordinaire ce n'est pas chez les vieux cinéastes qu'il faut chercher de la nouveauté. La fougue et l'inventivité créatrice sont souvent liées à l'impétuosité de la jeunesse que rien n'effraie, tout comme les intentions de briser les règles établies, le désir ardent d'explorer des territoires sauvages ou intouchés ne demandant qu'à se faire connaître. Pour beaucoup de routiniers du cinéma (eux aussi jeunes premiers de la profession en des temps passés), l'envie s'estompe doucement, au profit d'une œuvre plus classique, souvent en décrépitude, en stand-by, ou en complète dissidence avec le travail précédemment fourni. Loin de nous l'idée d'affirmer qu'en matière d'art la jeunesse prédomine sur l'expérience des créateurs du cinéma. Reconnaissons tout de même que c'est régulièrement là que l'on déniche le meilleur de la filmographie de certains réalisateurs. Et puis, ça ne veut pas dire que ce constat est infaillible. Bien heureusement, il arrive que des « papy » du 7ièm plongent tête baissée dans un bain de jouvence et en remontrent à leur cadet.

On comprend aisément que le jury du dernier Festival de Cannes se soit jovialement laissé séduire par Les
Herbes folles d'
Alain Resnais, au point de lui attribuer un prix spécial, en légère marge de la sélection officielle. D'ordinaire lot de consolation distingué pour le (malheureux/heureux ?) lauréat, celui-ci se justifie complètement pour un film à part, qui n'était certainement pas le meilleur présenté sur la Croisette cette année, mais dont il fallait reconnaître les qualités de façon officielle. Celles d'un artiste de 8
7 ans n'ayant plus rien à prouver à personne depuis longtemps et qui décide de se concentrer sur l'essentiel du métier : prendre du plaisir à créer, tout simplement. Il est libre
Alain Resnais, débarrassé des contingences artistiques et financières pouvant peser sur l'industrie. Comme les végétaux du titre, ses idées poussent là où bon leur chante, et telle une vermine anarchique, il brise la monotonie du bitume impersonnel dans lequel s'est figée l'actuelle production française, par une spontanéité imprédictible de choix.

S'attarder sur le vol (au sens propre et figuré) d'un sac à main qui sera le déclencheur d'une improbable romance fantasmée entre la propriétaire de l'objet, une dentiste aviatrice, et son restituteur, un fan d'aviation passionné, maladroit, excessif et ayant eu des démêlées avec la justice (lesquelles, on ne saura jamais). Parachever des dialogues entiers sur l'hésitation des mots et la confusion de leur sens. Apposer malicieusement le mot « fin » sur un baiser hollywoodien avant de réellement conclure le récit quelques minutes plus tard sur les conséquences d'un échange de regards sur une braguette ouverte (il faut le voir pour comprendre)… tout cela et d'autres frivolités, tout et n'importe quoi (au risque de tomber dedans), Resnais se le permet avec une vivacité et une espièglerie digne d'un petit garçon. Sûr que la farce sentimentale ne sera pas aux goûts de tout le monde, surtout pour les inconditionnels de l'auteur attendant un opus resnien sagement calibré sur les rails de sa filmographie. Même les ancêtres ont besoin de changement et c'est tout l'intérêt de ces
Herbes Folles.
A 87 ans, Alain Resnais fait pousser les graines de la douce folie qui germaient en lui. Le résultat est drôlement original et décoiffant.