Frozen River risque de refroidir ceux qui en attendent un film noir comme la nuit. Vous voilà prévenus.
Avant de commencer à épiloguer plus en profondeur sur le premier long-métrage prometteur de
Courtney Hunt, il est nécessaire de clarifier un détail à propos de la façon dont l'œuvre est vendue, histoire que le spectateur profane attiré par la tagline de l'affiche ne sorte de la projection avec le sentiment d'avoir été floué : contrairement à ce que nous dit sa mention «
Quentin Tarantino approuved »,
Frozen River n'est pas un thriller. Tout au plus, il en utilise certaines de ses composantes pour nourrir sa trame se résumant davantage à un drame réflexif sur l'idée de frontière aux Etats-Unis.
Il y a d'abord celle du titre, un lac gelé situé en plein territoire Mohawk indépendant de la loi fédérale et faisant la jonction entre le pays de l'Oncle Sam et le Canada. Une sorte de zone de non-droit idéal pour faire entrer en douce des immigrés clandestins désireux de connaître le rêve américain. A cette ligne invisible se joint la barrière de la légalité qu'un involontaire concours de circonstance va pousser à franchir une mère de deux enfants dans le besoin. Elle veut récupérer l'argent que son mari, joueur invétéré, a subtilisé pour aller le perdre à Atlantic City et qui devait logiquement servir à payer le solde du nouveau mobil home de la famille. Si elle ne paye pas la somme dans les trois jours, elle perdra son acompte.
La réalisatrice a beau glisser parfois sur la voie d'un misérabilisme trop démonstratif,
Frozen River n'en demeure pas moins le visage authentique de « l'Amérique d'en bas », où chaque individu est compartimenté dans la misère sociale, la solitude, les préjugés raciaux et l'incommunication figés dans le froid glacial du climat. Il n'existe nulle glace finissant par se briser, semble souligner le scénario décidant de prendre à rebrousse poil sa noirceur croissante ainsi que nos attentes d'immuable tragédie (l'épisode du bébé pakistanais) pour courageusement dériver vers un optimisme foncier aux airs rédempteurs, pas facile à digérer à priori mais que les deux actrices principales formidables (Melissa Léo et
Misty Upham) aident à faire passer en douceur.
De la même façon, son aspect formel rugueux, directement estampillé « indé » (cinéma indépendant), n'impute pas sur un rejet car
Courtney Hunt nourrit émotionnellement son image d'une chaleur capable de réchauffer le cœur des plus insensibles à la douleur humaine. On s'attendait à voir quelque chose de profondément noir et démoralisant alors qu'on en ressort avec une lueur d'espoir dans les yeux.
A priori Frozen River annonçait un drame aussi glacial que le climat de son cadre ; mais le film cache en fait une œuvre pleine de confiance et d'espérance. Trompeur dans le bon sens.