Quoi de pire lorsque le doute nous assaille dans une situation des plus malsaines ? John Patrick Shanley en fait l'expérience avec l'adaptation de sa pièce de théâtre.
Avec ses quelques 525 représentations, la pièce
Doubt: A Parable avait remporté le Prix Pulitzer en 2005. Encensé par la critique sur les planches de Broadway, le réalisateur ne tient pas à s'arrêter en si bon chemin et s'attèle donc à l'adaptation de son œuvre sur grand écran. L'histoire se déroule en 1964 dans une école catholique du bronx. Le père Flynn (
Philip Seymour Hoffman) est un homme dévoué : à la messe le dimanche, impliqué dans la vie de ses élèves, complice, il a tout d'un prêtre bienveillant. Mais à trop aimer son prochain, il devient rapidement la victime d'accusations scabreuses : celles d'abuser sexuellement du seul garçon noir de l'école. Sœur Aloysius (
Meryl Streep), la directrice de l'école, est une femme froide et rigide. Les faits et gestes de chacun étant passés au peigne fin, le comportement équivoque de l'homme ne lui a donc pas échappé. Un jour, sœur James (
Amy Adams) lui fait part d'un épisode douteux mettant en cause le rapport entretenu par le père Flynn avec le jeune garçon. Ses soupçons se confirment. Mais en l'absence de preuves, peut-elle vraiment prétendre détenir la vérité ? C'est alors que le doute s'installe peu à peu.
Le doute est l'impression d'une réalité différente mais surtout, une interrogation constante au regard de cette réalité. Difficile de mettre en image un concept qui se développe seulement dans l'esprit torturé de celui qui le ressent. Car il ne se manifeste pas seulement avec des paroles et des actes, mais à travers une désorientation intérieure.
John Patrick Shanley s'applique à construire la narration en partant d'insinuations. Seulement, après moult sous-entendus écriés, force est de constater que l'histoire cède à une facilité scénaristique évidente. Le sentiment même du doute n'est pas travaillé avec subtilité, sinon insufflé de façon dégrossie, à tel point que l'on a juste l'impression d'arbitrer une querelle religieuse entre Père Flynn et Sœur Aloysius.
Doute peine à justifier son intérêt cinématographique par son manque de consistance. Le cinéaste et metteur en scène ne semble pas avoir pris le recul nécessaire par rapport à son œuvre originale pour légitimer son adaptation. Entre plans fixes, larges, longs, le film est à deux doigts de la captation théâtrale. Mais on peut tout de même lui reconnaître un travail soigné de la photographie où le cadrage et les couleurs empruntent beaucoup au naturalisme.
Le travail sur la psychologie des personnages rehausse le niveau scénaristique. En demi-teinte,
John Patrick Shanley dévoile subrepticement les différentes façons d'appréhender le doute : Sœur Aloysius en fait un état de réalité, Père Flynn le considère comme une mise à l'épreuve de la Foi, tandis que Sœur James accorde le bénéfice du doute dès lors qu'il n'y a pas de preuves. Cette introspection de la nature humaine à partir d'un sentiment commun dénonce judicieusement les maux de notre société passée et actuelle, où le doute est le synonyme d'une faiblesse d'esprit qu'il convient de refouler. Loin d'être inintéressant, le film est porté par des acteurs de talents pour qui les rôles semblent avoir été taillés sur mesure.
Meryl Streep compose une fois de plus un personnage complexe, celui d'une femme à l'aspect froid et désincarné en perpétuel conflit avec ses (res)sentiments intérieurs.
Philip Seymour Hoffman porte avec brio toute l'ambiguïté qu'exige son personnage. Supposé être celui qui a abusé du jeune garçon, c'est pourtant pour lui que l'on éprouve le plus de compassion, preuve que le doute parvient tout de même à nous atteindre du bout des doigts.
Amy Adams quant à elle, nous surprend agréablement dans ce registre qu'on ne lui connaissait pas. Son rôle de sœur naïve, sage et doucereuse est joué avec une justesse remarquable. Le trio tisse une fresque psychologique complexe et c'est ce qui sauve le film.
Doute est porté avec maestria par un trio d'acteurs brillants. Les intentions du réalisateur sont palpables, mais faute de scénario étoffé et de consistance cinématographique, il n'obtient pas de nous l'effet escompté : nous faire douter.