Avec Expendables : unité spéciale, Sylvester Stallone tente de réaliser le rêve de toute une génération. Du moins c'est ce que l'on pensait.
Au milieu des années 90,
Quentin Tarantino évoque pour la première fois son projet de film de commando baptisé
Inglourious Basterds, pour lequel il émet le souhait de réunir à l'écran au moins trois des plus grandes vedettes du cinéma d'action de la décennie passée (
Sylvester Stallone,
Arnold Schwarzenegger,
Bruce Willis). Il n'en fallait pas plus pour que le projet devienne l'un des plus grands fantasmes cinématographiques de son époque, jusqu'à ce que
Tarantino se décide enfin à passer de la parole aux actes. S'il faudra patienter plus de dix ans pour qu'
Inglourious Basterds se concrétise, l'attente des geeks reste intacte. Le temps passant, le narcissisme et la volonté de reconnaissance artistique du réalisateur de
Pulp Fiction a fait évoluer la note d'intention vers d'autres horizons ; malgré l'excellence de cette comédie théâtrale, les « bâtards impopulaires » laissent derrière eux un léger sentiment déceptif. Sentiment tout de même amoindri par une annonce divulguée quelques mois avant la sortie du film : celle de la mise en chantier de la prochaine mise en scène de
Stallone (alors récemment revenu en grâce), prompt à reprendre à son compte les caractéristiques originelles d'
Inglourious Basterds. Nom de code :
The Expendables.
Le concept est des plus simples : suivre un groupe de mercenaires dans une mission suicide visant à éliminer le dictateur d'une île d'Amérique du sud, allié d'un ancien agent de la CIA reconverti dans le commerce de la drogue. Ce n'est pas tant le pitch qui suscite l'excitation mais la formation d'un casting quatre étoiles regroupant devant la caméra
Stallone himself, accompagné des représentants de la nouvelle génération de gros bras du 7ième (
Jason Statham,
Steve Austin,
Terry Crews), de l'une des plus grandes étoiles d'Asie (
Jet Li), de vrais combattants reconvertis (
Randy Couture, les jumeaux Noguiera…) et surtout des survivants des eighties (
Dolph Lundgren,
Mickey Rourke et
Willis,
Schwarzenneger pour un caméo supposé anthologique). Après avoir essuyé quelques refus aussi médiatiques que sans importance (Jean-Claude Vandamme,
Steven Seagal,
Chuck Norris,
Sandra Bullock…) et le décès tragique de
Brittany Murphy initialement engagée, celui qu'on nomme affectueusement « Sly » augmente la température de plusieurs degrés par des affirmations qui donnent la bave aux lèvres à tous les mâles trentenaires.
Expendables : unité spéciale sera un actioner à l'ancienne, un fervent hommage aux bandes explosives qui firent la gloire des messieurs muscles cités plus haut, avec sont lot de testostérone, de punch-lines bien senties, de violence outrancière… Du moins dans l'idée.
Car les alléchantes promesses d'un spectacle nostalgique destiné à en remontrer aux héros minets et métro-sexuels contemporains nous ont vite fait oublier plusieurs points importants. D'abord que les réussites de
Rocky Balboa et
John Rambo étaient spécialement dues au retour de deux icônes de la culture populaire que
Sylvester Stallone a contribué à créer et à qui il était désireux de redonner des lettres de noblesse après plusieurs mauvaises séquelles. En conséquence, Barney Ross et ses bérets verts ne pouvaient prétendre à une automatique identification du public. En tout cas pas avec la façon dont les personnages sont ici traités : devant partir de zéro, l'homme-orchestre témoigne de difficultés à faire exister la majorité de ses protagonistes au-delà d'une simple caractérisation physique. Ainsi toute la distribution secondaire se retrouve-t-elle à jouer la figuration de luxe, ciment défectueux censé solidifier une impression de fraternité masculine collective ; l'absence d'enjeux dramatiques solides avant le dernier tiers du récit n'aide certainement pas. Seul
Mickey Rourke (présent dans deux scènes) arrive réellement à tirer son épingle du jeu dans un émouvant dialogue parabolique dans lequel le comédien revient sur sa carrière en dent de scie… et celle de
Stallone aussi.
Certes
Expendables : unité spéciale est une œuvre sincère, chère au cœur de son initiateur désirant discourir sur les stars hollywoodiennes arrivées au sommet et qui comme lui se sont brûlé les ailes quinze ans plus tôt ; hélas la sauce ne prend pas toujours, trop diluée dans un méli-mélo scénaristique ne sachant d'évidence pas faire le tri entre l'accessoire (que vient faire la romance
Jason Statham /
Charisma Carpenter là-dedans ?) et le nécessaire de survie. Pareil en ce qui concerne la direction d'acteurs, se montrant archi-faiblarde quand il s'agit de ralentir un
Lundgren en totale roue libre ou le cabotinage mécanique d'
Eric Roberts, il est vrai mal servi par des dialogues assez médiocres… à quelques vannes prêt. D'ailleurs toute l'entreprise souffre de ce déséquilibre constant qui voit se côtoyer le bon (mais rarement le meilleur) et le pire (les effets numériques cheap au possible), le premier et second degré, un profond respect du genre et des excès parodiques (in)volontaires. Cela vaut également pour les moments de bravoures.
Stallone nous avait promis les séquences d'action les plus folles et dangereuses de sa carrière (en particulier un embarquement de la dernière chance dans un avion et un mano-a-mano avec
Austin qui lui valut une jolie blessure), avec l'objectif de donner un style visuel propre à chacunes d'entre elles. On ignorait encore que ces dires impliqueraient une fusillade risible en guise d'introduction, un affrontement expéditif entre
Li (souvent doublé) et
Lundgren s'établissant furtivement sur la différence de taille des adversaires, le bombardement aérien miniature d'un port et un montage maladroitement surdécoupé. Mais considérer que
Expendables : unité spéciale tiendrait alors de l'arnaque serait tout de même exagéré : le climax (la prise de la forteresse du tyran par quatre types contre des centaines de bidasses) est suffisamment récréatif pour ne pas regretter entièrement toute la confiance qu'on avait pu mettre en ce long-métrage qui, à défaut d'être le chef-d'œuvre somme d'une certaine production aujourd'hui menacée de disparition, s'avère en fin de compte un objet beaucoup plus modeste et simpliste dans ses ambitions. La faute en partie au réalisateur, or les fans que nous sommes se doivent de plaider coupable à force d'avoir entouré
Expendables : unité spéciale d'une aura d'œuvre culte avant de voir si elle méritait bel et bien la médaille d'honneur.
Expendables : unité spéciale est un cri d'amour aux héros burinés et mastocs des années 80, généreux et bourrin mais trop foutraque, nanardesque et très en dessous des promesses faites pour devenir la vraie référence du cinéma d'action qu'on attendait tant. Amusant à défaut d'être mémorable.