Comment convaincre en deux mots d'aller voir Gran Torino ? C'est simple : Clint Eastwood.
Que ce soit en bien ou en mal, on peut dire que le dernier chef d'œuvre de
Clint Eastwood va faire couler beaucoup d'encre, lui qui non content de nous avoir terrassé il y a à peine trois mois avec
L'Echange, en rajoute une nouvelle couche avec son époustouflant
Gran Torino. Une couche en forme de touche finale et un accomplissement artistique mettant un point définitif surprenant à la mythologie controversée de cette légende vivante du cinéma à la carrière plus que brillante. Attention, choc émotif droit devant.
Avec
Gran Torino, c'est la figure du Harry Callahan de
L'inspecteur Harry qui réapparaît à découvert sous nos yeux (au sens littéral lors d'un plan faisant référence à
Sudden Impact). Le versant cinématographique noir d'un homme qui n'aura jamais réussi complètement a lavé sa réputation entachée par des critiques l'accusant d'être un profond réactionnaire aux relents fascistes. Etat que l'on pourrait faire de Walt Kowalski, vieux retraité solitaire aigri par les coups donnés par la vie, personnage raciste, témoin grincheux de la mutation de son quartier devenu une importante zone démographique de la communauté asiatique Hmong, le mettant face à des fantômes le hantant depuis la guerre de Corée durant laquelle il reçut une décoration. Son intervention inopinée dans le sauvetage de son jeune voisin Thao des griffes d'un gang des rues va le pousser peu à peu à revoir ses jugements et à briser la coquille affective qu'il avait solidement maintenue pendant de années.
Contrairement à ce que la maladroite bande–annonce, limite racoleuse, laissait entendre, le film n'est aucunement le retour régressif d'un
Dirty Harry vieillissant allant casser de la racaille typée, mais plutôt une prolongation thématique de toutes les composantes eastwoodiennes (la mort, la marginalité, l'insoumission, la famille recomposée, les bouleversements sociaux et moraux de l'histoire américaine…) aisément intégrées dans un récit-somme dans lequel Eastwood – conscient qu'il exécute probablement là sa dernière prestation devant la caméra – s'amuse de sa propre image publique. Il n'y a qu'à voir la façon dont il cabotine volontairement au début pour progressivement affiner son interprétation au fil de sa transformation spirituelle, ne la rendant encore que plus opérante au fur et à mesure que les évènements précipitent le destin de Kowalski et de son entourage vers le drame souligné par l'arrivée croissante de ce contraste lumineux mortuaire, devenu la marque de fabrique du réalisateur depuis
Mystic River.
Des projecteurs qui s'éteignent doucement sur un père disparaissant non sans avoir auparavant délivré son héritage philosophique par l'expiation de ses péchés. N'allez pas croire que
Clint Eastwood réclame le pardon auprès des institutions bien pensantes (sa véritable confession ne se fera pas devant le prêtre) par un discours politiquement correct et des effets dramatiques lacrymaux. Encore une fois, le metteur en scène/acteur va droit à l'essentiel, brusquant à sa guise les irascibles moralistes (n'oublions pas qu'il fut l'auteur mauvais garçon du
Maître de guerre) comme un cinéaste qui n'a plus rien à perdre, un virtuose de la dramaturgie transcendant un projet qui en d'autres mains ne pouvait tenir que de la prise d'otage sentimentale, de l'objet pour festival ou de la production luxueuse pour Oscars. Malgré les apparences,
Clint Eastwood a bel et bien dégainé son magnum 44, sauf que celui-ci n'était visible que par l'entremise du cœur. Et quand Clint tire, nous, forcément, on s'écroule d'affection.
Pour son éventuel baroud d'honneur en tant qu'acteur, Clint Eastwood rengaine les armes sans capituler, faisant de ce Gran Torino non pas l'extinction d'une légende mais une réviviscence plus accrue. Phénoménal !