Ramin Bahrani nous entraîne dans les méandres du Triangle de Fer, une autre vision de New-York vue à travers le regard et les rêves d'un enfant.
Chop Shop est une expression d'argot qui définit le fait de démonter des voitures volées pour les revendre en pièces détachées. A Willet's Point, Queens, ce trafic est à son apogée. Défini comme le quartier le plus désespéré de la ville de New-York, cet endroit est connu pour son Triangle de Fer, c'est-à-dire 3 000ha de routes surplombées de carcasses de voitures, de pièces détachées, de hangars. C'est ici que l'on fait réparer sa voiture à moindre coût, mais c'est aussi l'endroit idéal pour les clandestins qui veulent trouver du travail pour quelques dollars. Ca, c'est la réalité. La fiction, c'est Alejandro, un adolescent de 12 ans qui vit avec sa grande sœur de 16 ans, Isamar. Orphelins, ils doivent subvenir seuls à leurs besoins. Le jeune garçon va donc travailler dans le garage de Rob qui lui fournira également un toit. Sa sœur travaille quant à elle dans une camionnette ambulante, vendant des sandwichs le jour, se prostituant la nuit. Mature avant l'âge, Alejandro est bien conscient que leur situation est précaire et décide de mettre de l'argent de côté pour monter sa propre affaire avec Isamar : acheter un camion pour y installer une entreprise de restauration.
Le film oscille entre fiction et réalité. Le cinéaste ancre fortement son œuvre dans le réel et le personnage d'Alejandro assure le lien entre les deux. Cette fusion n'aurait pas été possible sans les acteurs. Ceux qui jouent leur propre rôle (Rob le garagiste par exemple) et les autres qui viennent greffer une narration racontant le rêve de tout un chacun : sortir de cette usine mécanique en plein air. La partie fictive contrebalance la dure réalité des images dignes d'un documentaire. Dans cet univers poussiéreux, rouillé, il n'y aura pourtant pas de place pour le pathos ni d'apitoiement sur le sort des protagonistes. Il émane même de cette combinaison entre fiction et réalité une force picturale où, au milieu de ce tas de ferrailles, existe un monde qui essaie de tourner (malgré quelques tensions dues à la concurrence) sans se sentir obligé de tuer son prochain. Un mode de fonctionnement assez rare dans ces zones socialement reculées (on pense aux Favelas notamment). Le cinéaste ne dénonce rien mais relate simplement à travers ses personnages une réalité sociale. Pour une approche encore plus étroite avec le documentaire, il ira jusqu'à envoyer Alejandro pendant six mois dans ce quartier où il apprendra mieux que par le biais d'un scénario à devenir un vrai travailleur. Finalement, tout le monde se retrouve à jouer son propre rôle d'une façon ou d'une autre, pour une immersion totale.
Alejandro Polanco crève l'écran et porte à lui seul le film. Il résume parfaitement et dans une justesse touchante la mécanique du système à laquelle il tente d'échapper pour réaliser son rêve, et la narration se construit autour de ce rêve d'enfant. Mais pour ce faire, il doit paradoxalement prouver sa maturité, convaincre. Déchiré entre deux âges, il élabore savamment son projet en incarnant tantôt un adulte responsable (il met de l'argent de côté), tantôt protecteur (avec sa grande sœur), tout en gardant son insouciance d'enfant qui espère « naïvement » pouvoir avoir une vie normale grâce à un camion rouillé vendu 4 fois son prix.
Alejandro Polanco jongle avec les différents âges de la vie avec brio. Le fait d'avoir concentré la narration sur son regard apporte une touche d'innocence dans ce monde délabré, l'espoir naissant et rassurant de celui qui veut s'en sortir, défiant des adultes résignés qui se contentent juste de rêver. Filmant de près, de très près, toujours en mouvement,
Ramin Bahrani nous invite dans le quotidien d'Alejandro, instaurant une forme de connivence avec le jeune garçon. Seulement voilà, à trop miser sur lui, on a parfois du mal à ressentir les émotions émanant des autres personnages et du film dans sa globalité. Dommage.
Chop Shop parvient à nous embarquer dans l’envers du décor New-Yorkais. Ramin Bahrani dose minutieusement l’équilibre entre la fiction et le documentaire de façon à ne pas rentrer dans le simple constat d’une misère bien réelle. Un réalisateur à suivre de près dans le cinéma indépendant américain.