Le chef d'œuvre de Lewis Carroll adapté par Tim Burton : un songe qui devient enfin réalité ?
Le fait que
Tim Burton revienne en héros dans la maison
Walt Disney, qui autrefois lui ferma ses portes parce qu'il possédait un univers en contradiction avec ses valeurs familiales (n'oublions pas qu'effrayé par les éventuelles retombées négatives de la noirceur de
L'Etrange Noël de Monsieur Jack pour l'image de la société, Michael Eisner sortit le film sous la bannière Touchstone), constitue un paradoxe artistique troublant. Suffisamment pour se demander s'il n'y aurait pas anguille sous roche concernant ce
Alice aux Pays des Merveilles. Projet ô combien fantasmé par les fans de la première heure de l'œuvre du réalisateur, que le succès public tardif et une réconciliation parentale de dernière minute auront chamboulé, transformé jusqu'à devenir aujourd'hui une complète antithèse (trahison ?) de tout ce qu'il a construit.
Cette adaptation du roman de Lewis Carroll (et de sa suite « De L'autre côté du miroir ») n'est clairement pas la lecture gothique et désenchantée que
Tim Burton aurait signée s'il avait pu la concrétiser il y a vingt ans de cela. L'originalité baroque et la merveilleuse mélancolie qui animaient ses chefs-d'œuvre
Edward aux mains d'argent et
Batman, le défi (période révolue dont
Sweeney Todd, le diabolique barbier de Fleet Street restera probablement comme le dernier chant du cygne) ont laissé la place à un monde coloré et pop qui déroutera plus d'un fidèle. On peut ne pas apprécier sa filmographie post-
La Planète des Singes, mais entre
Big Fish et
Les Noces funèbres, le réalisateur s'était au moins évertué à conserver l'ingrédient suprême de son cinéma : un supplément d'âme.
Davantage poussé par les mécanismes d'une commande encadrée que d'une production libre de s'arrêter là où seule son imagination se limite,
Alice aux Pays des Merveilles constitue l'opus le moins personnel (après sa parenthèse simiesque) de
Tim Burton, qui condense à toute vitesse les passages phares des bouquins, sans jamais perdre à l'esprit que la majorité du public n'a de principale source de connaissance que le dessin animé psychédélique de 1951. Le voyage au fond du terrier prend alors des airs de décor de fêtes foraines, simples ébauches numériques (allant du beau au très laid) d'une potentielle attraction destinée à agrandir l'enceinte du royaume Disneyland.
Entre deux-trois sursauts de réminiscences burtoniennes disséminées çà et là dans une torpeur généralisée à tous les échelons conceptuels (même le score anodin de
Danny Elfman semble avoir été composé par un autre),
Alice aux Pays des Merveilles s'acharne à déconstruire la transgression originelle de Burton : on s'y moque ouvertement des monstres, des différents, sous couvert d'un faux semblant de rébellion sociale de l'héroïne (
Mia Wasikowska ni géniale ni mauvaise). Ce revirement de pensée de celui qui fut autrefois le défenseur des freaks ne fait que rendre irregardable l'objet pour des yeux s'attendant à voir à l'œuvre leur cinéaste chéri. Par contre, si on occulte volontairement son nom du générique, il devient plus aisé « d'apprécier » ce divertissement de studio hollywoodien partiellement sauvé des eaux par l'entrain des comédiens (surtout
Helena Bonham Carter, prenant un plaisir évident à investir la cruauté infantile de la Reine Rouge). Pour le reste vaut mieux ignorer l'inutilité flagrante de la 3D stéréoscopique (ceux critiquant pour cela
Avatar devraient jeter un coup œil de ce côté pour réviser leur opinion), ou l'indécence du racolage fait sciemment à l'attention du marché asiatique. Sommes-nous en train de rêver ou bien… ?
Qui aurait cru il y a encore quinze ans que le père d'Edward aux mains d'argent se renierait avec un conte tirant vers l'heroic fantasy sage et consensuelle? Plus que mineur, ce Alice aux Pays des Merveilles désappointe. Tim Burton, y es-tu vraiment ?