Nicolas Cage remplaçant Harvey Keitel dans un soi-disant remake du Bad Lieutenant d'Abel Ferrara. Faut-il lâcher les chiens ?
L'un des défauts du critique est de souvent juger à l'avance une œuvre sur les seules bases de sa nature et de son matériel promotionnel. A tort ou à raison, l'appréhension (comme l'enthousiasme) avant vision de l'objet incriminé/louangé se révèle exacte, du moins approximative la plupart du temps. Mais parfois, une surprise est là pour nous rabattre violemment le caquet.
Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans est clairement de ces films qui vous font comprendre qu'il faut garder à l'esprit la présomption d'innocence pour éviter de se planter gravement et cultiver malgré soi l'imagerie du journaliste blasé, trop sûr de sa capacité à évaluer la pluie et le beau temps dans le tumulte de l'industrie cinématographique. Pardon donc à
Werner Herzog pour avoir réellement douté qu'il pourrait se fourvoyer à apposer son nom sur un bête et inutile décalque de l'original d'Abel Ferrara. Pardon d'avoir longtemps prétexté que son existence n'était que le fruit accidentel de contingences purement mercantiles… Les apparences peuvent être trompeuses.
Or jusqu'à être mis devant le fait accompli, il était difficile de ne pas faire front contre une tentative supposée de dénaturation d'un long-métrage culte. Qu'on adore ou bien qu'on déteste ardemment
Bad Lieutenant premier du nom, son caractère unique est indiscutable. En conséquence il est « intouchable ». A moins que le but recherché soit moins d'offrir une copie allégée que de proposer une relecture complète d'un pitch sensiblement analogue, et c'est bien de cela qu'il s'agit en définitive. Une fois passé un titre pesant, la présence d'un flic corrompu emmêlé dans des affaires louches susceptibles de briser en milles morceaux sa bonne réputation et quelques passages scénaristiques proches (ses dettes de paris sportifs, ses abus de pouvoir, ses penchants narcotiques…), il devient difficile de prouver le lien de parenté entre les deux. Le fil conducteur (le viol d'une nonne dans l'un/le massacre d'une famille noire dans l'autre), s'en retrouve thématiquement transformé, la symbolique judéo-chrétienne balayée d'un revers de la main pour être remplacé par la sécheresse moite de la Nouvelle-Orléans post-Katrina.
Les ressemblances sont toutes du fait du scénario. Alors quand
Werner Herzog s'époumone à convaincre tout le monde de ne jamais avoir vu le travail de son collègue (passablement furax contre lui), on serait enclin maintenant à le croire tant son escale urbaine dans la pauvreté du sud des États-Unis s'oriente vers une autre direction rédemptrice sous hallucinogènes. C'est avec cette opposition - paradoxalement complémentaire - que Bad Lieutenant version 2010 tire son épingle de l'encombrant jeu des ressemblances auquel le connaisseur pointilleux cherchera forcément à s'employer. Ultime preuve, la partition déjantée de
Nicolas Cage qui n'essaye jamais de se calquer sur la mémorable incarnation d'
>Harvey Keitel. De toute façon, il n'aurait pas pu même si cela avait été son intention. Jouant sur une autre gamme d'expressions et d'émotions (les personnalités des deux inspecteurs diffèrent également), le comédien déchu y trouve une nouvelle source d'inspiration trop longtemps refrénée pour les besoins lénifiants d'une accumulation de boursouflures hollywoodiennes faites uniquement pour l'argent. Les quatre longues années séparant
Lord of War de
Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans (et oui seulement quatre) paraissent bien loin tout d'un coup lorsqu'il touche au but aux côtés d'une splendide
Eva Mendes dans ce qui peut se résumer à un délirium qui pêche parfois par excès de zèle.
Petit miracle (façon de parler) : ce qui devait se traduire comme un énième remake à jeter à la poubelle s'avère en fait un électron libre et sans complexe du passé. Ni meilleur ni moins mon que l'original, Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans se suffit à lui-même. Avis aux curieux.