Le chef d'œuvre du délirant Terry Gilliam s'offre une re-sortie 23 ans après sur grand écran : il n'a pas pris l'ombre d'une ride.
Brazil est sorti au cinéma en 1985 ; véritable choc à l'époque, il atteint aujourd'hui le statut de film culte. Un titre mérité pour une pellicule qui vaut le détour.
Un homme (Sam Lowry) nommé au ministère de l'information s'arrange pour faire arrêter ses concitoyens jugés non valables par une commission dédiée à cet effet. Il lui facture ensuite la note de frais de l'interpellation : plus le sujet demande un temps d'audience importante, plus l'addition est salée… autant le dire tout de suite, plus l'addition sera salée, plus la jubilation sera intense. Le délirant
Terry Gilliam, à peine sorti du cinéma barjot des
Monty Python, en garde toute l'essence et propose un patchwork décapant, gonflé de références.
En se mettant à la place d'un illuminé des années trente se figurant le monde le plus barré possible cinquante ans plus tard,
Terry Gilliam obtient un double effet saisissant. Non seulement
Brazil est totalement en accord avec son temps, le film répondant à toutes les exigences en matière de spectacle et de trivialité, mais il est aussi incroyablement novateur et intemporel et cette reprise nous le prouve. Selon la méthode
Jackson Pollock,
Terry Gilliam mélange tout et l'harmonise avec un talent sans pareil. La cocasserie des exploits de Lowry font écho à ceux de
Peter Sellers (qu'il dynamite autour d'une course poursuite, le camion de Lowry voile la Morgan 1969 de
The Party) et on repense aux épisodes les plus efficaces des
Monthy Python (les séquences au restaurant, la représentation des paquebots bureaux de travail,…). Il en profite ainsi pour faire le lien entre la génération 1970 et la génération 2000 porté par
Rowan Atkinson (
Mr Bean) et
Simon Pegg (
Hot Fuzz) en tête. Les dialogues sont géniaux de ridicule, les situations embarrassantes au possible. Le rire, c'est « de la mécanique plaqué sur du vivant », la formule de Bergson convient au
Dictateur de
Chaplin autant qu'au Lowry de
Gilliam, et pourtant...
Pourtant,
Brazil n'est pas vraiment une comédie, ni un film noir, pas tout à fait un film de science-fiction, ni exactement film d'action.
Brazil c'est un peu de tout ça à la fois et c'est l'incroyable pari que parvient à relever
Terry Gilliam. Fondé sur un thème cher à la Nouvelle Vague, on pense à
Fahrenheit 451 de
François Truffaut ou à
Alphaville de
Jean-Luc Godard, il expose les bases du film noir américain : le héros porte l'imper' et le chapeau d'
Humphrey Bogart du
Grand Sommeil d'
Howard Hawks. Il le détourne ensuite en film d'amour où les séquences rêvées – entre surréalisme brut et totale série B – rejoignent la fiction pour un baiser «
Autant en Emporte le Vent » satyrique. Parodie bouffonne du cinéma classique hollywoodien, donc. Plus extraordinaire encore, l'esthétique de
Brazil préfigure les délires psychédéliques exacerbés de
Las Vegas Parano. Riches en jeux de miroir diégétiques ou purement formelles, les plans sont déformés, bariolés, renversés et donnent au film des allures expressionnistes débarquées du cinéma allemand des années 1920 (
Robert Wiene,
Fritz Lang).
Brazil dérape sur une broutille, un B à la place d'un T, mais
Terry Gilliam a pensé chaque détail. Il maîtrise, compresse et transcende tous ces codes dans un bloc uniforme, branché sur du 220 Volts, méchamment grotesque et irrésistiblement corrosif.
Ca n'arrête pas, ça parle beaucoup, ça saute du coq à l'âne, ça bouleverse, ça invente à tour de plans.
Brazil est un film précurseur, mélange des genres, il est une influence directe – consciente ou non – du cinéma des
Coen et de toute une génération de cinéastes. Il existe des similitudes évidentes entre
Brazil et
The Big Lebowski dans la manière d'aborder les genres et de bouleverser les codes, mais dans tant d'autres films d'aujourd'hui qu'il serait trop laborieux d'en établir une liste exhaustive. Très drôle, scénaristiquement au point, visuellement irréprochable, nourri du meilleur du cinéma, vitaminé, intense, barré. Brazil est le chef d’œuvre de Terry Gilliam.