Lars Von Trier nous abandonne en forêt d'Eden où un couple déchiré essaie de se reconstruire. Agaçant et fascinant.
Comme dirait
Mathieu Kassovitz, « Jusqu'ici, tout va bien… ». Le prologue d'
Antichrist porte immédiatement la marque de son réalisateur
Lars von Trier : beauté des images devant le malheur qui arrive, inexorablement. Ici, malheur d'un couple qui, occupé à faire l'amour, laisse son enfant sauter par la fenêtre. Magnifique et choquant à la fois, on se dit qu'après le semi-raté
Le Direktor, Le réalisateur danois est revenu à un cinéma de grande qualité, celui-là même qui fit sa belle réputation : c'est-à dire
Breaking the waves,
Dancer in the dark,
Dogville. Pourtant dès ses premiers films,
Lars von Trier a toujours été un réalisateur intéressant que cela soit du point de vue formel ou sur le plan narratif qui fait de lui un véritable auteur, ses films se déroulant selon une logique implacable : crudité des situations, malheur, tentative d'expiation. D'où vient alors le fait que l'on s'ennuie un peu en visionnant
Antichrist ?
Pour apprécier le voyage (car finalement
Antichrist n'est que ça), il vaut mieux en savoir le moins possible : le couple déchiré par la mort de l'enfant, l'analyse du mari psychothérapeute sur sa femme (chose concrètement impossible puisqu'un psy ne peut soigner son entourage), le départ pour la forêt qui serait le lieu dans lequel s'exprime toutes les peurs de la femme détruite par la douleur. On suit le déroulement des situations sans grande motivation bien que le film soit traversé par des éclairs fulgurants semblant sortir des peintures d'Edward Munch ou de Jérôme Bosch. On aurait apprécié que le film soit moins dialogué, la forme primant définitivement sur un fond qui ne se départ jamais du discours misogyne ( ?) de l'auteur. Dès lors, le film se voit un peu comme une traversée sensorielle des peurs de Lars Von Trier qui était en pleine dépression lors de l'écriture du scénario et dont les cauchemars ont servi de matériaux visuels pour le film.
Découpé en 3 parties agrémentées d'un prologue et d'un épilogue,
Antichrist agace plus qu'il ne séduit à la première vision mais le film laisse des marques prégnantes qui donnent irrésistiblement au spectateur le goût d'y revenir plus tard. Car
Antichrist c'est aussi une œuvre dérangeante dont il n'est pas facile de parler juste après l'avoir vu. Non que le film soit très gore (à part un plan dont on parle partout et qui, effectivement, pose un problème moral) ni très érotique d'ailleurs. Mais on a l'inquiétante impression, après la projection, d'être passé à coté de quelque chose de bien plus important que ce qu'on a vu ici, comme si le film même cachait ses secrets au spectateur, l'envoutant bien après la vision (mais pas forcément pendant). Grâce à son atmosphère déliquescente et à deux acteurs magnifiques,
Charlotte Gainsbourg, prix d'interprétation à Cannes et
Willem Dafoe qui semblent vivre le film à mesure que l'horreur se déroule devant nos yeux,
Antichrist vaut la peine d'être vu dans la mesure où il laisse des marques. Cette forme de cauchemar éveillé, irritant mais envoutant dont une seule vision ne saurait satisfaire le trop plein d'étrangeté, est trop rare pour s'en priver. Maintenant, comme toutes les œuvres polémiques, il ne fera, comme lors de son passage à Cannes, pas l'unanimité. Mais aux moins, il fait réfléchir et ce n'est pas rien.
Le dernier film de Lars Von Trier se voit sans grande passion mais l'inquiétante étrangeté qui s'en dégage semble cacher des trésors enfouis dont on n'aurait pas intégré la présence.