Takeshi Kitano : véritable génie ou escroc surestimé ? Achille et la Tortue se propose de répondre à cette question.
Avec
Achille et la Tortue,
Takeshi Kitano clôt une trilogie sur la création qu'il avait entamé avec
Takeshis' et
Glory to the Filmmaker ! Deux œuvres alambiquées nées dans une période de trouble artistique et de remise en question chez leur auteur (d'après ses propres mots), qui auront dérouté à plus d'un titre ses inconditionnels laissés sur le carreau dans des mises en abymes décousues et schizophrènes. Cette fois-ci le réalisateur japonais a trouvé un juste milieu en revenant à un style narrativement et visuellement plus classique, linéaire, voir simpliste, tout en continuant à explorer sa propre condition de comique de télé, de cinéaste mondialement reconnu et de possible imposteur notoire.

Alors qu'il reçoit le couvre-chef d'un peintre célèbre financé par son père, le petit Machisu se destine à une grande carrière dans le monde de l'art bien que son talent en la matière ne saute pas aux yeux. Et pour cause, Machisu en est dépourvu. Dessinateur médiocre, dénudé d'un œil ou de tout autre pensée originale en terme d'esthétique, le garçon s'obstinera tout sa vie à poursuivre dans cette voie, malgré les multiples défections et malheureux coups du sort qui le laisseront dans l'anonymat le plus total. Anti success-story par excellence (il faudrait davantage parler d'échec-story), portrait tragi-comique en trois tableaux (l'enfance/l'âge adulte/la vieillesse) d'un sujet touchant indubitablement à l'intime le plus profond de son concepteur,
Achille et la Tortue se veut donc comme la réflexion aboutie d'un homme arrivé à un stade où il ne peut que s'interroger sur le chemin parcouru. Un travail introspectif et analytique dans lequel peu de personnalités de cinéma se seront aventurées aussi ouvertement devant leur public appelé à devenir le témoin collectif des autodénigrements et doutes du chef d'orchestre.

Car Kitano ne s'épargne aucune critique lorsqu'il nous permet de rire des déconfitures rencontrées par le « héros » et sa course obstinée à la reconnaissance. Mais reconnaissance par rapport à qui ? A lui-même ? Au commun des mortels ? Aux professionnels ? Aux marchands de toiles n'hésitant pas à jouer sur l'ignorance d'acquéreurs cumulant les possessions par simple association de noms déjà glorieux ou voués à le devenir un jour ? Davantage que son travail, c'est au bout du compte toute la sphère gravitant autour du metteur en scène/acteur qui se voit démystifiée, reconsidérée, moquée sous son pinceau et sa prose du grotesque. Si lui est un charlatan, le monde de l'art et ses satellites ne le sont-ils pas tout autant ? Un monde sans règles et évoluant au gré des modes (les tableaux de Machisu ne correspondent jamais à la tendance du moment) dans lequel des gamins s'extasient, s'auto-congratulent mutuellement, déconnectés de toutes considérations humaines. Ne reste-t-il alors plus rien de neuf à créer ? La création d'aujourd'hui est-elle forcément condamnée à demeurer dans l'ombre des grands maîtres qui auraient exploré toutes les zones de l'imagination et de l'innovation ? Telle pourrait être l'interprétation du titre du film faisant allusion au paradoxe de Zénon. Ce qui n'empêche pas
Takeshi Kitano de renouer ici avec la douce émotion de ses chef-d'œuvres d'antan.
Achille et la Tortue ne restera pas comme l'une des œuvres les plus complexes de son auteur mais c'est sa simplicité formelle qui permet à Kitano de tirer le meilleur de son introspection sur son art. Simpliste mais culotté.