Indéfrisable et incontrôlable, le dernier opus jarmuschien a laissé la rédaction de Cinéma-France dans une position délicate. Lisez donc.
Le travail d'un critique de cinéma est on ne peut plus simple lorsqu'il s'agit de commenter une œuvre lambda sur le point de faire l'actualité. D'abord voir le film, puis donner une opinion argumentée et construite, ou plus largement repérer à quel type de public l'objet s'adresse. La routine du journaliste cinéphile. Mais pas aussi élémentaire dans le cas du dernier
Jim Jarmusch où il est impossible pour le rédacteur de ces lignes d'avoir un avis tranché, parce qu'il ne sait tout bonnement pas quoi en penser. Que faire alors ? Que dire ? Il ne peut pas se contenter d'un banal et réducteur « c'est nul/c'est génial, je n'ai rien compris ». Ce ne serait pas professionnel vous en conviendrez. Sa position est donc délicate.
Il peut déjà gagner quelques lignes en effectuant un résumé détaillé de l'histoire. Bien, allons-y : Un homme solitaire (
Isaach De Bankolé) est chargé d'un mystérieux travail qu'il doit mener à bien en Espagne. De destination en destination, l'étranger est amené à rencontrer des personnages pittoresques qui le mèneront à l'ultime étape de sa mission qu'on devine criminelle. Entre des séances de Taï-Chi et la dégustation répétée de deux expressos (commandés dans deux tasses séparées), il y a un homme au violon, une blonde aimant converser sur le 7ième art (
Tilda Swinton), une beauté dénudée affriolante (
Pas De La Huerta), une femme dans un train (
Youki Kudoh), un homme à la guitare (
John Hurt), un mexicain balafré (
Gael Garcia Bernal), une conductrice (
Hiam Abbass) et au bout du chemin… et puis non on vous laisse la surprise. Vague que tout ça ? Oui, ce n'est pas faute de ne pas vous avoir prévenus.
Pour continuer de tenter d'éclaircir le voile très obscur flottant au-dessus de
The Limits of Control, venons-en à la structure cyclique qui demeure la cause majeure de notre indécision. Entièrement construit sur la variation d'une même séquence (deux personnages discutent et s'échangent un objet (une boîte d'allumette le plus souvent) autour d'une table),
The Limits of Control, son atmosphère zen et son procédé inintelligible fascinent au début puis finissent par lasser faute de pouvoir être saisis lors d'une première vision… et peut-être des suivantes. Tout le problème est là : a-t-on affaire à un chef d'œuvre pour lequel nous serions trop cartésiens pour accéder à la porte d'entrée, ou le réalisateur de
Dead Man se fout-il carrément de nous ?
Pour sa défense il sera dit que le cinéma de
Jim Jarmusch n'a jamais eu recours aux conventionalités artistiques ni à l'explicite pour exister. Et il est vrai que le cinéaste continue d'être fidèle à lui-même tout en prenant une certaine radicalité formelle qui envoûte autant qu'elle laisse circonspect et est, en-dehors de tout jugement rationnel, un numéro de jazz dont il faut capter les nuances de jeu.
The Limits of Control est surtout une expérience devant être vécue et appréciée par chacun. Du moins pour les connaisseurs de
Stranger than paradise,
Down by Law,
Ghost Dog et plus récemment de
Broken Flowers. Les non érudits peuvent et doivent passer leur chemin sous peine de se dégoûter du travail sans limites d'un homme qui malgré tout donne cette sensible impression de garder le contrôle.
Véritable arnaque ? Chef-d'œuvre exigeant ? Sans doute le dernier Jarmusch est-il un peu des deux et comme souvent avec le réalisateur, ce n'est pas tant la destination qui compte mais plutôt la manière d'arpenter le chemin.