Pour sa dernière apparition à l'écran, Heath Ledger donne corps et âme à une fable 100% Terry Gilliam.
Nul autre que
Terry Gilliam ne mérite plus le titre d'« artiste maudit ». Des complications de tournage des
Aventures du Baron de Munchausen aux assujettissements hollywoodiens sur
Brazil, en passant par la bataille d'égo démesurée entre lui et
Harvey Weinstein sur le plateau des
Frères Grimm jusqu'à la production cauchemardesque de
The Man who killed Don Quixote qu'on pensait être le pic d'une malchance chronique. Pourtant le 22 janvier 2008, le destin a démontré qu'il pouvait être encore plus féroce en retirant de cette terre le comédien
Heath Ledger alors qu'il lui restait à terminer une bonne partie de ses prises de vues de
L'Imaginarium du Docteur Parnassus. Sans oublier le décès quelques mois plus tard du producteur
William Vince. Assurément, quelqu'un là-haut en veut à l'ancien Monthy Python. Mais vous savez quoi, celui-ci finit souvent par s'en tirer à bon compte : après tout le
Baron de Munchausen reste un chef-d'œuvre, le happy-end américain de
Brazil n'est pas la fin officielle vue sur une majeure partie du globe, son départ des
Frères Grimm lui a permis de faire
Tideland, son adaptation du roman de Cervantès va reprendre et son dernier film a finalement vu le jour malgré l'absence de son acteur principal.
L'Imaginarium du Docteur Parnassus est donc une œuvre miraculée non sans être un petit peu difforme du fait de sa conception menée dans le chagrin. Pas directement à cause de la présence de
Johnny Depp,
Jude Law et
Colin Farrell, venus sauver le bébé de
Terry Gilliam en prenant chacun leur tour la place de leur collègue disparu. De ce côté-là, aucun soucis. L'univers extravagant de son auteur permettant toutes les folies de l'esprit, pourquoi ne pas donc changer d'interprète lorsque le personnage principal - un philanthrope un peu escroc sur les bords – pénètre dans un miroir magique donnant accès à un monde fabuleux nourri de l'imagination de son visiteur, afin de sauver la fille (
Lily Cole) du propriétaire d'un théâtre ambulant ayant pactisé avec un être maléfique plutôt parieur (
Tom Waits). Embrouillé ? Oui et non. Si peu. Mais tout le charme du cinéma de
Gilliam ne se déniche-t-il pas dans l'étrange brouillard fantasque trônant au-dessus de ses compositions ? Dans l'incohérence féerique des sensations dignes d'un rêve éveillé ?
Il y aurait mille et une choses à reprocher à
L'Imaginarium du Docteur Parnassus : celui de ne pas atteindre le niveau des incontournables du réalisateur (un peu ce qu'on reproche à
Tim Burton depuis…
Edward aux mains d'argent), de brider son onirisme pour une simple compil du meilleur de
Gilliam, de ne pas davantage jouer sur l'échéance du contrat liant Parnassus et le diable… et autant d'arguments pour défendre ce joyeux délire dont on ressort avec légèreté, le sourire aux lèvres et une pointe d'émotion supplémentaire une fois qu'on effectue (pour la seconde fois après
The Dark Knight, Le Chevalier Noir) le triste constat de l'immense fuite de talent qu'occasionne la disparition anticipée d'
Heath Ledger et ses insoupçonnées dispositions à la comédie. Quel gâchis !
Même si l'imagination de Terry Gilliam semble ici tourner en rond, le charme de cette fantaisie lunatique (entre trucages bricolés et effets spéciaux à la pointe de la technologie) opère de bout en bout. A voir ne serait-ce que pour faire ses adieux à un comédien fichtrement doué et malheureusement disparu trop tôt.