33 films plus un épilogue, c'est le programme proposé par Gilles Jacob pour l'anniversaire du soixantième Festival de Cannes. Eclectique.
On le sait depuis toujours, le défaut du film à sketches est d'être inégal dans ses segments. Ici, point de catastrophe. Sur un thème similaire (la salle de cinéma), 33 metteurs en scène réputés venant des 5 continents et de 25 pays différents nous livrent leurs courts-métrages de trois minutes ni plus, ni moins. Exigence du sujet donc, mais aussi exigence de durée. L'œuvre débute par une citation malicieuse et pertinente de l'écrivain Jim Harrison : « Il se demanda pourquoi nous voulons toujours accomplir ce qui est grand avant d'être capable de faire de petites choses ». Nous voilà donc parti dans ce voyage cosmopolite et singulier :
Chacun son cinéma ou Ce petit coup au cœur quand la lumière s'éteint et que le film commence (sous-titre).
De l'ensemble, on ne retiendra véritablement qu'une vingtaine de films, non que les autres ne soient pas intéressants mais certains, tels ceux de
Jane Campion, Raul Ruiz, Hou Hsiao-Hsien ou Wong Kar Wai frôlent l'abstraction totale. On est évidemment plus clément avec celui de
David Lynch qui fait preuve d'une réelle créativité bien qu'il ne soit pas évident que le format court soit ce qui lui sied le mieux. Mais dans
Chacun son cinéma on trouve aussi de l'émotion : l'hommage à
Marcello Mastroianni par Theo Angelopoulos, la belle délicatesse des frères Dardenne, l'autocélébration de
Youssef Chahine, les jeunes années cinéphiliques de
Claude Lelouch ou bien encore un petit bijou de Alejandro Gonzalez Innaritu qui rend à la fois hommage au
Mépris de
Jean-Luc Godard, mais également et surtout à la musique de
Georges Delerue).
D'hommage, il en est beaucoup questions dans
Chacun son cinéma, Godard donc chez Alejandro Gonzalez Innaritu mais aussi chez
Atom Egoyan,
Robert Bresson chez Hou Hsiao-Hsien et les frères Dardenne,
8 et demi de
Federico Fellini chez
Andrei Konchalovsky et même
Emmanuelle de
Just Jaekin chez
Roman Polanski. Nostalgie, nostalgie… D'autres préfèrent s'intéresser à la politique (
Wim Wenders,
Amos Gitai, Chen Keige) De son coté, le magistral
Manoel de Oliveira fait revivre sous le cinéma muet, la rencontre drôlissime de Khroutchev et du Pape Jean XXIII,
David Cronenberg s'interroge sur l'avenir du cinéma et de la télé-réalité et
Michael Cimino fait un peu n'importe quoi, bien que ce petit grain de folie soit bien agréable mais forcément décevant de la part de l'auteur de
La porte du paradis et
Voyage au bout de l'enfer.
Le film ne manque heureusement pas d'humour, de
Takeshi Kitano qui auto-parodie avec humour son
Kids return, à
Nanni Moretti qui nous livre son Journal intime cinématographique (un régal), Lars Von Trier qui s'essaie pour la première fois au court-métrage,
Roman Polanski qui, dur avec lui-même, considère que son segment est raté, en passant par
Bille August (moins académique que d'habitude),
Ken Loach à l'humour bien british ou bien encore
Walter Salles dont la gaieté est un vrai bonheur. Amusant également d'essayer de reconnaître quel réalisateur se cache sous tel ou tel segment, le nom des metteurs en scène n'étant dévoilé qu'à la fin de chaque film. Si l'exercice est souvent assez facile (
Gus Van Sant immédiatement reconnaissable, Wong Kar-Wai et ses couleurs feutrées…) d'autres sont néanmoins plus difficile à repérer. A vous de jouer donc.
Il y est également beaucoup question de regards (
Raymond Depardon, Abbas Kariostami), de salles vides et de pérennité des films, mais si il fallait n'en garder que deux, nous choisirions celui d'
Elia Suleiman qui ressuscite à lui seul l'humour à la Keaton, et l'extraordinaire film d'
Atom Egoyan dans lequel un couple se trompe de salle. Dans l'une d'elle est projeté
Vivre sa vie de
Jean-Luc Godard (inclus l'insert de
La Passion de Jeanne d'Arc de
Carl Theodor Dreyer avec
Antonin Artaud) et dans l'autre
The adjuster de l'auteur. Les deux couples finiront subjugués par l'un de deux films, mais pas celui qu'on croit. Pour finir on notera que le segment des frères Coen est resté bloqué à la douane pour des questions de droits, ce qui est bien dommage quand on se souvient qu'ils étaient déjà responsables de l'un des meilleurs sketches de
Paris je t'aime, sorti l'année dernière. Le film dans sa globalité est dédié à Federico Fellini est c'est certes un bel hommage. Chacun son cinéma s’avère être le reflet de la production mondiale dans ce qu’elle a de meilleur. Si quelques segments sont ratés, on pardonnera bien vite à leurs auteurs de n’avoir su se plier à l’exercice, il est vrai pas évident. A voir en toute hâte.