L'un des plus grands personnages du XXème siècle vu par l'un des plus grands cinéastes d'hier et d'aujourd'hui.
Devenu président de l'Afrique du sud après avoir été emprisonné durant 27 ans sous le régime dictatorial de l'apartheid, Nelson Mandela doit gérer un état toujours racialement divisé. Sachant qu'il doit à tout prix unifier sous un même drapeau ses concitoyens noirs et blancs s'il veut voir faire perdurer ses idéaux d'une nation libre et égalitaire, le chef d'Etat décide de jouer son va-tout sur un pari politique risqué : miser sur la victoire de l'équipe des Springboks (emblème vivace de l'apartheid à cette époque) lors de la prochaine coupe du monde de rugby dont son pays est l'organisateur…
Clint Eastwood avait beau partir sur une série de six chefs-d'œuvre, il faut reconnaître qu'on imaginait qu'il pourrait - plus ou moins - mener un projet comme
Invictus. Projet né non pas de sa propre initiative mais d'une proposition de son ami et partenaire
Morgan Freeman, qui tentait depuis maintes années de faire développer un biopic sur la vie de Nelson Mandela dont il serait l'interprète principal (quel autre acteur pouvait légitiment lui ravir cette place? Non, sérieusement, qui ?). Et pourtant, si d'apparence
Invictus n'apparaît pas comme un opus eastwoodien, il se révèle le chaînon logique des derniers travaux d'un réalisateur « invincible » qui ne cesse de nous surprendre.
Thématiquement,
Invictus a tout à voir avec les précédentes œuvres du grand
Clint : à commencer par le traitement d'un sujet profondément non américain (
Lettres d'Iwo Jima), l'aveuglement de la vengeance (
Mystic River), l'expiation (
Million Dollar Baby,
L'Echange), la confession (
Gran Torino), et le pardon et la réunification (tous les films cités). Les valeurs humanistes qui résument à elle seules la démarche gouvernementale de Mandela et qui sont le cœur de ce long-métrage sportif. Car si
Million Dollar Baby se révélait à mi-parcours être tout sauf un objet dédié à la boxe, en revanche
Invictus entretient un rapport très étroit avec le rugby, puisqu'il obéit aux règles du genre cinématographique (souvent mineur), tout en l'accouplant à un autre par la force de la volonté. Deux peuples/deux genres réunis ensemble, se partageant les mêmes 134 minutes de projection, sans que l'un vienne empiéter agressivement sur le terrain de l'autre, mais que celui-ci prenne le relai de son coéquipier lorsqu'il commence à montrer des signes de fatigue.
C'est ce qui fait encore une fois apprécier la modernité du cinéma de
Clint Eastwood dissimulée dans un classicisme formel qui file droit au but. Qui ne s'encombre pas du superflu ostentatoire dans un triple récit (Mandela/le capitaine François Pineear et son équipe/ la garde rapprochée multiraciale du président) aussi limpide qu'énergique dans la dissémination d'enjeux philanthropes universellement intelligibles et emphatiques. L'intérêt d'
Invictus se déniche moins dans le décryptage des arcanes politiques au moment des faits -
Eastwood les éclipse volontairement comme si en tant qu'Américain il s'interdisait de légiférer dans les affaires d'Etat d'autrui – que dans la noblesse d'âme de la victoire du facteur humain (le film faillit s'appeler
The Human Factor) qui accompagna celle des Springboks face aux terribles All-Blacks de Nouvelle-Zélande. On reprochera certainement au commandant du navire de tomber ventre à terre dans les mécanismes hollywoodiens, il n'empêche que l'émotion et la sincérité du discours sont remportées de façon honnête et indiscutable. Qui d'autre que le dernier des géants d'Hollywood pouvait évoquer avec autant de justesse (sans succomber à la récitation biographique) une personnalité aussi grande que Mandela ? Non, sérieusement, qui ?
Clint Eastwood transforme une fois de plus l'essai avec cette brillante ode à la fraternité qui met sentimentalement sur les rotules.