Gus Van Sant s'affranchit de son audace expérimentale pour porter à l'écran un biopic en apparence simple. Or, rien n'est jamais simple chez le cinéaste.
San Francisco, les 70's : Harvey Milk est le premier homme ouvertement homosexuel à avoir intégré la jungle politique. Promu au poste de conseiller municipal, il militera pour les droits civiques des homosexuels. Il sera menacé de mort dès lors qu'il deviendra activiste. Mais qu'importe : ce combat, il le mène au nom de millions d'hommes et femmes que la société culpabilise et pénalise. Ses interventions soulèveront l'opinion publique et diviseront l'Amérique en deux : d'un côté, les conservateurs dévoués aux valeurs familiales et fidèles aux lois dictées par le Tout-Puissant. Persuadés que les homosexuels sont des erreurs de la nature ils assimilent, avec une ignorance effrayante, leur orientation sexuelle à la pédophilie. De l'autre côté, une communauté gay occupe le quartier de Castro de San Francisco et va, à force de rassemblements, gagner du terrain et prouver au monde que tous les hommes naissent égaux.
Que ceux que l'œuvre de
Gus Van Sant incommode se rassurent : exit les adolescences torturées, l'expérimentation visuelle. Le cinéaste se range dans la case conventionnelle du biopic et s'attaque à un sujet particulièrement délicat, l'intégration des homosexuels dans la société. A partir du documentaire (dont la sortie est programmée le même jour que le film)
The Times of Harvey Milk, le cinéaste rapporte le combat de cet homme qui n'avait pour arme que son courage. Sous l'apparence d'une fiction mais avec un solide fonds documentaire,
Van Sant tisse sa toile scénaristique et n'hésite pas à afficher ses références historiques. Mêlant images d'archives et « fiction », son approche est au plus près de la réalité, allant jusqu'à cloner les personnages qui ont existé (
Sean Penn a été littéralement transfiguré : prothèse nasale, perte de poids etc…). Le générique de fin confirmera son intention de faire une retranscription au sens strict du terme, avec un montage alternant les personnages réels et fictifs. Mais on ne refait pas
Gus Van Sant. Narguant le biopic prosaïque, il jongle entre réalité et représentation. La fiction se crée à partir d'un squelette documentaire franchement assumé. Plus qu'un biopic, moins qu'un documentaire, le film est un hybride qui relève d'une honnête démonstration stylistique, où le cinéaste lâche dans un soupir photographique les clichés d'une vérité qu'il ne veut pas plagier. En portant toute son attention sur Harvey, il n'est pas dans la performance visuelle mais dans une démarche modeste, celle de raconter l'histoire d'un homme politiquement incorrect qui a soulevé l'opinion américaine.
Et en bon chirurgien du psychisme humain,
Gus Van Sant opère le récit autour des conflits intérieurs qui ponctuent la vie d'Harvey. Le film s'ouvre sur
Sean Penn, seul dans une cuisine. Impassible, il enregistre de nombreuses cassettes audio où il raconte son combat « au cas où [il] serait assassiné ». Car à l'ombre des débats politiques, la mort d'Harvey se prépare. Et ce moment fatidique, pressenti par le protagoniste dès les premières secondes du film, nous tient en haleine de bout en bout. Face à la foule, il s'impose en maître malgré les menaces. Dans l'intimité, il se montre introverti, tendre et torturé. Un personnage complexe qui tire sans cesse sur les ficelles du tragique. Les déceptions politiques, les tourments et les amours malheureuses accompagnent Harvey tout au long de son combat et lui donnent cette touche d'humanité dont ses rivaux sont dépourvus, en dépit du bonheur familial qu'ils semblent afficher (on pense notamment à son assassin, Dan White qui incarne à la perfection la
persona imposée par une société aliénante).
Sean Penn est littéralement possédé par le personnage d'Harvey Milk. Méconnaissable et naturel à la fois, il se dévoue corps et âme à son rôle. Son personnage s'analyse comme une œuvre d'art. Plus les années passent, plus il acquiert une importance historique. Les autres acteurs ne sont pas sans restes.
James Franco transcende l'écran avec sa beauté juvénile que le temps n'abîme pas.
Emile Hirsch,
Josh Brolin et
Alison Pill s'en tirent également avec tous les honneurs.
Gus Van Sant signe un chef d'œuvre qui n'a pas la prétention de faire mieux que la réalité mais qui a la mérite de s'attaquer avec modestie à un combat dont beaucoup ignoraient l'existence. Un sujet touchant, historique et profondément humain. Impeccable à tous les niveaux, la force du film tient aussi de Sean Penn qui livre l'une de ses plus belles prestations.