Ken Loach démonte le monde du travail dans une épique critique sociale. L'intérim, le travail des immigrés, la hargne des patrons : l'Angleterre.
Ken Loach, en critique social de son époque, n'en finit pas de tirer à vue sur toutes les injustices. Bien moins tape à l'œil que l'américain
Michael Moore, son propos reste toutefois très virulent. Il nous montre, non sans amertume, une Angleterre sans cœur pour l'étranger. Une Angleterre meurtrie de l'intérieur où la férocité et l'animosité qu'il faut déployer pour concurrencer ses patrons incriminent une perte d'humanité.
Non dévolu à l'exclusive visée documentaire,
It's a free world… est un film de fiction et le revendique. Le film brosse le portrait d'Angie, une jeune femme honnête qui accumule les emplois et les échecs malgré ses compétences. L'intérim, elle connaît par cœur, les filons, le travail d'un bout de la chaîne à l'autre ; elle décide alors de monter sa propre boîte, permettant ainsi le travail quotidien d'immigrés polonais ou africains. Son but : faire des sous en oeuvrant socialement pour les populations qui en ont le plus besoin. Ces immigrés rapportent gros, ils sont qualifiés, prêts à tout pour trouver un job, quel qu'il soit, et de surcroît, bon marché.
Quand le destin s'emmêle, celle pour qui tout pouvait réussir voit ainsi ses liens se briser un à un. Son fils, d'abord, qui s'éloigne à mesure de ses absences, préférant s'enfermer dans la violence plutôt que de se faire de bons points à l'école. Ses parents, ensuite, qui voient en leur fille une incapable cherchant par là une énième manière de gagner sa croûte, et prédisant l'échec de son fond de commerce. Il faut dire que ses débuts sont peu enviables : rendez-vous tous les matins pour accréditer chacun des postes aux immigrés présents dans l'arrière cour d'un restaurant, dans la brume, le froid matinal, et entre deux autoroutes.
Entre la finesse du propos, et la complexe évolution des sentiments qui animent chacun, il faut procéder à des subtilités scénaristiques dont
Ken Loach se sort de main de maître. Que l'on soit absorbé par la relation entre Angie et son associé, entre Angie et ses partenaires, ou entre Angie et les immigrés, le film laisse peu de répit, et lorsque celui-ci intervient, et que l'on croirait sombrer dans le miel de ses préoccupations familiales, le suspense réapparaît. Des immigrés en colère. Sensation de se faire berner. Promesses d'une sainte non tenues.
It's a free world… prend alors des accents de thriller où une livraison de pizza tourne au drame et où la violence de l'issue n'est finalement que partie remise. Une violence bien présente, mais suffisamment justifiée pour n'en être que plus irritante. Le destin l'avait voulu.
Rupture sociale, crise familiale, perte d'identité : les directions que prend le film sont multiples, elles l'enrichissent, le remplissent de suggestions et sous-entendus aptes à rendre mal à l'aise.
Ken Loach tape en finesse là où ça fait mal, et sans que l'on s'y attende une seconde. Traitant d'un sujet qui paraîtrait ennuyeux aux premiers abords, il le dépasse et le sublime. Très réussi. Par des procédés simplissimes et sans bricolage aucun, Ken Loach touche la perfection du doigt. Le film montre, suggère sans prise de position. Il instaure un malaise de par le traitement du propos. De la poésie sociale.