Le conte de Neil Gaiman sublimé par le talent animé du réalisateur de L'Etrange noël de Mr Jack. Non, pas Tim Burton.
Pour un million d'euros, si on vous demande qui est le réalisateur de
L'Etrange Noël de Monsieur Jack, vous répondez du tac au tac ?
Tim Burton ? Hiiinnn, perdu, merci d'avoir joué avec nous. Il fallait bien sûr répondre
Henry Selick. Il est vrai que l'ombre envahissante de la notoriété de son partenaire (énormément accrue depuis son remake de
La Planète des singes) a presque relégué le travail de
Selick à celui d'un simple technicien chevronné au yeux de beaucoup de monde, pire à un complet anonymat auprès du très large public. Son essai suivant
James et la pêche géante, sorti trois ans plus tard n'aura absolument rien changé à la situation, il aurait même plutôt renforcé l'idée cruelle à l'époque que sans son acolyte, le réalisateur ne volait pas bien haut. Et ne parlons même pas de
Monkeybone, sa première incursion dans le cinéma live (ratée il faut le dire), complètement passé inaperçue. Le problème est que les deux hommes partagent une sensibilité artistique commune, un goût semblable pour les univers macabrement festifs et décalés, parsemés de créatures inquiétantes mais au fond terriblement attrayantes.
Exactement tout ce qui fait la richesse et la beauté de
Coraline, à l'origine un conte populaire de
Neil Gaiman transformé en un long-métrage entièrement réalisé en stop-motion suivant l'héroïne en titre, cette jeune gamine espiègle mais profondément excédée par son quotidien morose. Par dessus tout, son plus grand désir demeure que ses parents prennent davantage le temps de s'occuper d'elle, sans arriver à obtenir l'attention tant désirée. La découverte d'une porte cachée dans son salon va alors tout changer. Il s'agit d'un passage menant à une dimension parallèle où tout lui apparaît mieux que de l'autre côté : une autre mère et un autre père aimants et vigilants au moindre de ses désirs, des amis flexibles incapables de la contrarier… absolument tout semble être fait pour combler son bonheur. Seuls détail curieux et inquiétant dans ce monde trop parfait, ses habitants ont des boutons à la place des yeux…
Bonne nouvelle pour les inconditionnels de l'œuvre originale, aucun des différents niveaux de lecture n'a été oublié lors du passage toujours délicat du format littéraire à celui cinématographique. En conséquence, en plus de son parcours initiatique sur l'apprentissage du courage et l'acquisition de la sagesse,
Coraline conserve sa subtile et pertinente leçon de vie à destination des enfants rois capricieux, tout comme les plus mûrs pourront y dénicher une allégorie de notre époque moderne, élevée dans le culte du matérialisme et du paraître factice pour unique accès à la félicité. Un rejet en bloc du merveilleux de pacotille collectif (toute allusion à une firme internationale porteuse de poudre aux yeux ne doit pas être fortuite) qui ne se rabaisse pas à acheter la bénédiction de son audience juvénile avec des sucreries.
Henry Selick n'a pas peur d'effrayer quand la situation l'exige et ne cède jamais aux sirènes du désamorçage comique qui pourraient détourner le film de sa charge émotionnelle accentuée par l'incroyable vitalité se dégageant de ses petites marionnettes.
Animation fluide et étonnamment variée, décors fastueux, effets inédits… Un fourmillement de prouesses visuelles et de records techniques notifiés, ne jouant nullement les divas importunes, encore moins la gratuité pimpante car constamment mises au seul service du récit et des deux univers physiques, fantasques et magiques cousus et brodés par un vrai auteur, une sorte de magicien des temps modernes qu'il est nécessaire de réhabiliter et d'arrêter de rabaisser au statut de condisciple.
Coraline est la première étape d'un changement qui ne peut qu'avoir lieu. Celui qui pense le contraire devrait se demander si des boutons ne voilent pas son regard.
Dépassant de très loin la simple réussite technique, Coraline est un conte subtil et parlant dont le merveilleux provient aussi de la richesse cinématographique que lui apporte un Henry Selick revenu au top. Comme pour toutes les œuvres majeures de l'animation, à conseiller pour les personnes âgées de 7 à 77 ans.