A la fois conte philosophique et fantastique, Blindness réussit avec ingéniosité et efficacité à nous ouvrir les yeux sur les dérives de la société actuelle.
On attendait beaucoup du dernier film de
Fernando Meirelles qui a divisé la critique lors de sa projection en Ouverture du dernier Festival de Cannes où il était présenté en Compétition. Bien qu'il soit reparti bredouille,
Blindness ne se situe pourtant pas loin du chef-d'œuvre, tant cette parabole magistrale côtoie la perfection à bien des niveaux. Tiré du roman du Prix Nobel de la littérature
José de Sousa Saramago, « L'aveuglement », le troisième film de
Meirelles (après
La cité de Dieu et
The Constant Gardener) transcende le genre fantastique avec une précision formelle assortie d un scénario thématique d'une grande richesse.
Comme toujours chez le metteur en scène brésilien, l'action démarre au quart-de-tour : générique, plans vus du ciel sur une marée de voitures et la normalité est déjà bouleversée. Un homme ne démarre pas au feu vert. Il se dit soudainement atteint de cécité. Un phénomène particulier puisqu'au lieu de voir tout noir, il est aveuglé par une lumière blanche. Un homme l'aide à rentrer chez lui (
Don McKellar, ici acteur et scénariste) et succombe lui aussi à la tache éblouissante. Les gens se croisent et à la vue du constat, on se rend rapidement à l'évidence : cette mystérieuse cécité est contagieuse. La peur grandit, on parque les aveugles dans un hôpital désaffecté. Parmi les victimes qui se retrouvent en terrain inconnu, un scientifique-ophtalmologiste (
Mark Ruffalo) et sa femme (
Julianne Moore) qui reste la seule à garder la vue et qui, par conséquent, va tenter d'aider les malades dans ce bunker où, en perte de toute dignité, les hommes vont vite revenir à un état quasi-animal.
Autant avertir tout de suite les âmes sensibles : la radicalité du discours et sa représentation (dont les spectateurs sont, à l'instar du personnage interprété par
Julianne Moore, les seuls témoins) sont éprouvants. Le film plonge vite dans une atmosphère de fin du monde on ne peut plus angoissante. On se prend à penser à l'univers de
George A. Romero, au chaos qui fait tout le prix de son cinéma. Si, comme chez ce dernier, on retrouve dans
Blindness l'efficacité et la négation de la pause à l'intérieur de l'action,
Meirelles n'en possède pas moins son propre style formel fait de décadrages, montrant, sans vraiment le faire l'insoutenable, de fondus au blanc et d'images lumineuses surexposées. Notons enfin le travail extraordinaire qui a été réalisé au niveau du son, qualité indispensable pour un film sensoriel dans lequel les personnages sont guidés par l'ouïe et non plus par la vue.
Sa mise en scène est magistrale (on pense également à
David Fincher, c'est dire !) et sert impeccablement le discours philosophique de
Saramago sur l'égoïsme de l'homme, l'éthique, le don sacrificiel, la dignité et surtout la responsabilité de l'humain à l'intérieur de la société (la métaphore du film inscrit les personnages dans la micro-société de la prison dans laquelle la femme devra se responsabiliser pour éviter le pire). Porté par des acteurs plus que parfaits (
Julianne Moore en tête),
Blindness s'adresse aux spectateurs pour que chacun, à sa petite échelle, contribue à améliorer le monde afin que la société cesse de rester aveugle devant les exclus et l'inacceptation des minorités. Comme tous les grands films (voir le cas de
Martyrs il y a quelques semaines),
Blindness ne plaira pas à tout le monde mais personne ne pourra rester indifférent devant un film qui tel un uppercut qui atteint son objectif, vous laisse à terre, dans un état de « K-O » total.