Darren Aronofsky vous invite à entrer dans la danse aux côtés de la malheureuse et majestueuse ballerine Natalie Portman.
Davantage plus que le simple jumeau de
The Wrestler auquel
Black Swan sera inévitablement réduit par les allergiques de
Darren Aronofsky, le basculement dans la folie de Nina (
Natalie Portman fabuleuse), danseuse étoile tourmentée d'une représentation du Lac des Cygnes qui va l'amener dans un voyage sans retour vers la facette sombre de sa psyché, se présente avant tout comme le catalyseur formel et thématique de toute l'œuvre du cinéaste.
Si ici, le rapport sado-masochiste au corps de l'athlète et le cadre ultra fouillé du ballet renvoient directement à celui du catch dans le précédent opus « aronofskien », le traitement anxiogène du script - à la limite de la paranoïa mentale kafkaïenne (
Pi) - se rapproche intimement de la construction sensitive de
Requiem For a Dream. Tels les junkies Harry et Marion sans cesse en demande d'une béatitude chimique, Nina est une droguée de la danse à la recherche d'un trip difficile à atteindre : le sentiment de perfection. Aboutissement requérant toutes les souffrances de ce monde, le sacrifice total et le don de soi pour quelques minutes de grâce divines.
Black Swan est à l'image de cette performance sacrificielle aux allures d'illumination quasi mystique (
The Fountain), torturant l'attente du spectateur pour le soulager plus tard lors d'un final d'une beauté ravageuse aux limites de l‘extase visuelle. Partisan de l'émotion physique comme outil narratif plutôt que conteur intellectuel (ce que ses détracteurs se refusent à comprendre, préférant l'accuser d'escroc maniéré et vide),
Darren Aronofsky fait le choix qui s'impose à sa sensibilité, au risque de parfois abuser de l'allégorie fantastique (quelques plans de la métamorphose de Nina sont de trop) ou de marteler certaines idées avec la délicatesse d'un marteau piqueur. Ce que l'excessivité passionnelle de
Black Swan perd en subtilité polanskienne (le réalisateur idolâtre
Répulsion et
Le Locataire et ça se sent à chaque seconde), celui-ci le compense par une direction artistique organique et viscérale dont la mise en scène file carrément le tournis.
Eprouvant, puissant, torturé et orgasmique,
Black Swan pourrait très bien n'être qu'une version provocatrice et moderne de
Les Chaussons Rouges de
Michael Powell et
Eric Pressburger, mais son mélange fusionnel entre naturalisme proche du documentaire et fantasme inconscient (symbole du conflit millénaire entre l'eros et le thanatos), empêche tout sentiment de redite.
Entre le désespoir conquérant de The Wrestler et la souffrance sensitive de Requiem for a Dream, Black Swan est de ces œuvres qui vous foncent de plein fouet dessus, emporté par une actrice au firmament de sa carrière.