Trois mois après avoir illuminé la Croisette, le dernier film de Jacques Audiard énonce sa prophétie dans les salles. Alors on se tait et on écoute.
Reparti alourdi avec le Grand Prix du Jury du 62ième Festival de Cannes, le cinquième long-métrage de
Jacques Audiard fut incontestablement LA sensation de la Croisette pour une presse nationale qui lui aurait bien octroyé la distinction suprême au lieu d'une seconde place. Et force est de reconnaître qu'
Un Prophète n'a pas usurpé l'unanimement prestigieuse réputation dont il jouit depuis sa présentation mondiale, et méritait d'emblée la Palme d'or... pas moins. Mais passons rapidement sur cette remarque subjective aux accents de polémique inutile (le vrai scandale aurait été qu'il n'obtienne aucune récompense) pour bifurquer rapidement sur l'objet en lui-même.
Un Prophète, ou l'emprisonnement de Malik (
Tahar Rahim, comédien pas près d'être oublié), jeune arabe affligé d'une peine d'enfermement de six ans pour l'agression à l'arme blanche d'un fonctionnaire de police. Dans l'enceinte de béton et de fer, il va rapidement découvrir et les règles de la dure réalité carcérale et devoir s'y plier, sous la domination de César (Neil Arestrup transfiguré), un parrain de la mafia corse l'ayant pris pour larbin contre son gré. Ne pouvant ni faire parti du clan, ni rejoindre « ses frères » le rejetant du fait de son affiliation contre nature avec la bande adverse, le novice doit redoubler de ressources pour survivre. Et c'est là que le détenu va déployer une ingéniosité insoupçonnée et les aptitudes nécessaires qui le mèneront à se détacher peu à peu de la tutelle de son maître, pour finir par devenir l'un des chefs d'un important trafic de drogue à sa sortie. On enferme un petit délinquant et il en ressort un caïd du grand banditisme, le genre de réinsertion que n'espèrent certainement pas le gouvernement hexagonal et son administration pénitentiaire, néanmoins, la corruption et le manque d'humanisme persistant au sein de ses établissements contribuent à peser de ce côté de la balance.
Ne pas croire une seule seconde qu'
Un Prophète a des visées justicières ou dénonciatrices à l'instar de n'importe quelle bande carcérale française s'engouffrant illico dans le naturalisme social pour cautionner son bien fondé (voir comment ici la figure de l'arabe est expurgée des clichés habituels). L'œuvre de
Jacques Audiard n'est pas un film sur la prison, c'est un film de prison se servant d'une forme de réalisme pour agrémenter l'ascension violente et cruelle de Malik et pour s'émanciper dans une certaine liberté créatrice de son réalisateur qui – tel son anti-héros - se refuse à s'emmurer dans une case esthétique, discursive ou prédicatrice. Malgré la direction amorale prise par Malik, on ressent de l'empathie pour lui quand il s'endort avec dans ses bras le bébé d'un ami lors d'une permission de sortie, ou quand il préfère scruter pour la première fois l'horizon de l'océan (révélant ainsi ses ambitions) au lieu de coucher avec une prostituée à l'exemple de ses compagnons criminels. Exactement quand une compassion se fait ressentir à l'égard d'un César en déchéance qui pourtant ne méritait pas autant de sollicitude.

Jamais juge du parcours des protagonistes filmés, la caméra évolue au gré des pérégrinations de ceux-ci, adaptant son style quand la situation l'exige (la fusillade dans la voiture traitée avec le plus grand soin comme une vraie scène d'action). Ainsi quand Malik reçoit la visite du fantôme d'un prisonnier qu'il a assassiné au cours d'un atroce rite d'initiation, il s'installe une tonalité onirique entre deux passages bruts de décoffrage, sans qu'un décalage se fasse ressentir. Œuvre de genre émotionnellement complète et répondant par résonance aux précédents travaux de
Jacques Audiard,
Un Prophète suit conjointement les courants cinématographiques français et américain, tout en se détachant de leur ombre pour arpenter son propre chemin. De même que depuis dix ans, l'industrie coréenne s'est imposée sur la scène internationale avec ses productions inspirées de l'étranger, tout en perpétuant une identité singulière, notre 7ième art a peut-être déniché là l'un des propulseurs qui le sortira de la somnolence dans laquelle il s'est figé depuis trop longtemps. Un film prophète, quoi.
Autour de la révélation Tahar Rahim gravite l'excellence d'une œuvre échappant au confinement d'un espace prédestiné. En toute modestie, Jacques Audiard nous montre un possible avenir du cinéma français. Maintenant, libre à celui-ci d'emprunter cette voie divine.