L'ombre de Serpico plane au-dessus de cette fresque axée sur Keanu Reeves en agent du LAPD.
Keanu Reeves est un malfrat, un revendeur d'armes à feu qui se fait avoir à trafiquer avec ceux du ghetto : première séquence du film. Il fait nuit noire. L'homme s'enquille plusieurs mignonnettes de vodka, s'arme de son gilet pare-balles et de ce qu'il faut pour se défendre, retrouve sa cylindrée et sa mitraillette devant le garage d'une magnifique bâtisse victorienne. Il y mettra le feu.
On est prévenu, le LAPD, par son intermédiaire, ne fait pas dans la dentelle. Avec le sujet de la police, la violence et la justice, le film pose tout d'abord les questions de base des pouvoirs du flic. Jusqu'où doit-il aller pour résoudre une enquête ? Peut-il se pervertir pour son enquête ? Des questions posées au spectateur mais qui n'effleurent pas un brin cet agent spécial (interprété par
Keanu Reeves) qui vit le coup à fond, laissant s'il le faut son cœur dans la bataille. Dès l'instant où le mythe de la police corrompue est pris en charge par le film, c'est évidemment à l'ombre de
Serpico que l'on se doit de penser. Inspecteur sans reproche dans le New-York des années 1970, Serpico allait renverser ses collègues puis ses chefaillons qui profitaient autant du trafic de stupéfiants et autres que les passeurs eux-mêmes.
Le film est un peu l'envers de
Serpico parce que c'est en premier lieu l'inspecteur Washington qui fait office d'investigateur modeste au sein du LAPD. Sorte de contre-pouvoir de l'agent Ludlow (
Keanu Reeves), ses méthodes sont plus soft, plus en règle avec l'éthique, mais ce n'est pas Washington le héros. C'est donc l'autre côté qui est traité ici :
Serpico vu par les truands flics.
Les temps changent, les processus aussi.
Serpico n'était qu'une avancée unilatérale vers le bon droit que l'on appelle justice, avec une séparation très claire, très manichéenne entre celui qui le recherche et les autres, l'homme commun attiré par l'aisance et la facilité. Le film de
David Ayer se joue lui de la perte de repères. Par un jeu malin de chutes et de rechutes, il noie la frontière entre les bons et les méchants par des excès de sang de plus en plus violents. Parfois au bord de la faillite, parce que son entreprise tient quand même sur des œufs, le film fonctionne relativement bien et se retourne sur lui-même pour ne plus aller que dans le sens contraire, dans une forme palindromique. Mieux ? Différent. C'est alors que l'agent Ludlow à la personnalité plus qu'ambiguë se retrouve être le
Serpico du troisième millénaire, un homme bon, sans rapport avec la douceur de l'âme, et non sans reproches. Manipulé du début (voire avant) du film jusqu'à sa fin, il se retourne contre son propre chef,
Forest Whitaker qui copie son interprétation facile mais pas forcément idiote d'Amin Dada. There will be blood. Dans une société où chacun transgresse quelque part, l’essentiel est de ne pas se faire prendre. Une morale soutenable qui aurait peut-être mérité une mise en scène davantage personnelle.