Les frères Coen reviennent à la pure fausse comédie pour un film inutile mais indispensable.
A mi-chemin entre
Fargo et
The Big Lebowski par les nombreuses similitudes ou reprises auxquelles
Burn After Reading fait référence, le nouveau
Coen filme des personnages pris par l'ennui, des personnages à la vie sans le sens, des personnages vides qui remplissent des vides par des vides. Et, grâce à l'humour acéré que l'on reconnaît aux frangins, ils font de ce vide qui définit la vie une partie de plaisir jouissive et cabossée. A ne pas s'y tromper, le vide ne se définit pas par le creux. Décorticage de ce joyeux bordel.
Allumé comme un pétard par la musique qui l'accompagne,
Burn After Reading brûle déjà d'impatience. Les frères Coen ont visiblement acquis un capital confiance démentiel avec leur
No Country For Old Men, ils peuvent maintenant faire sauter la baraque, bien épaulés par un casting de feu.
John Malkovich, premier en action, pète d'emblée son boulon … salle de réunion, ses excès d'alcoolisme le mènent à la déroute, en voilà un au chômage, la tête dans le flacon et les idées plein la tête. Pourquoi ne pas écrire ses mémoires ? Pourquoi, pourquoi pas ? Pourquoi pas, c'est la question paradoxale qui revient comme un leitmotiv à chaque décision prise parce que finalement, oui : pourquoi pas.
Pourquoi est-ce que
Frances McDormand (
Fargo) passe son temps libre à rechercher sur Internet le bonhomme qu'il lui faut ? Pourquoi est-ce que son collègue du club de gym (
Brad Pitt) tente le diable à vouloir se prendre pour ce qu'il n'est pas, à vouloir résoudre une affaire qui de près ou de loin ne le concernait pas ? (C'est du Lebowski version
je ne prends pas d'amphèt, ma défonce c'est le step). Pourquoi est-ce que
George Clooney cherche, en dragueur qu'il est, à inventer une machine universelle dont bien évidemment on taira l'usage ? Et pourquoi est-ce que tous vagabondent à gauche à droite, finissent par se côtoyer, forniquent par ci par là ? Les Coen nous servent la réponse sur un plateau : Pourquoi pas ? Le vide est là, on l'utilise pour tourner en satire les déboires de la vie contemporaine occidentale. Une vie où l'on a 70% de son temps de libre, 70% de vide à combler par des creux.
En accentuant les clichés, ils atteignent le ridicule. Comme ils ridiculisaient le Dude et comme ils ridiculisaient aussi, par d'autres pirouettes capillaires,
Javier Bardem dans
No Country for old men ou
John Turturro dans
Barton Fink,
Brad Pitt en prend pour son grade, il devient un monument.
‘C'est dommage, il avait une tête sympa' disait la gendarme (
Frances McDormand) de
Fargo, elle pourrait tout autant le répéter ici, dans cette flambée de connerie, parce que oui, il avait vraiment une tête sympa. Les
Coen, ce sont des connections, des liens qui se créent entre les films et qui font se définir chaque partie par le tout. C'est aussi l'assemblage, comme tiré au hasard, de personnages excessifs, excentriques, atypiques venus de mondes totalement opposés et qui par un improbable et grotesque concours de circonstance se retrouvent au centre d'un film choral qui, dieu de dieu, ne fonctionnerait pas sans potion magique. Les Coen sont nés la poudre de perlimpinpin entre les doigts, la même qui fait, d'un rien du tout, des pépites de n'importe quoi enrobées d'humour et d'une finesse à tomber.
Entre thriller et film à suspense, ils ont encore révisé leurs classiques (
Hitchcock,
Welles et
Hawks), comédie romantique et comédie tout court (
Capra).
Burn After Reading raconte l'histoire d'un homme qui trouve un CD d'un autre, trompé par sa femme, à cause d'un autre, qui ne sait pas que sa femme le trompe, mais qui sort quand même avec la collègue de celui-ci. Avant que son patron de ce même celui-ci se retrouve chez la femme de l'homme au cd qui vivait alors avec l'homme qui couchait avec la collègue qui lui plaisait, qui alterne rendez-vous aveugle et à l'ambassade russe, pour un final à plusieurs coups de revolver, c'est qu'il y en a du chemin parcouru. Assez pour vous laisser sentir le rythme absolument infernal auquel court tout ça.
Un film aussi génial qu'inutile emporté par des personnages tous aussi ridicules. Les Coen brothers filment le vide avec un humour décapant. Nous, on ne s'en lasse pas.