Milos Forman fait semblant de s'attaquer à l'Inquisition dans Les Fantômes de Goya. On y avait cru, on n'aurait pas dû.
1792. Dans une Espagne soumise à la toute puissante Eglise, l'Inquisition durcit ses règles : tout comportement douteux mènera automatiquement le suspect devant un tribunal. Ines (
Natalie Portman), fille de grands bourgeois mais aussi modèle préférée du peintre Goya (Stellan Skarsgaard), est soupçonnée de conversion judaïque après avoir refusé de manger du porc ; soumise à la Question, elle signe des aveux. Goya, qui a les grâces de la Cour, tente d'aider la jeune fille en facilitant les démarches de son père, lui amenant même frère Lorenzo (
Javier Bardem), responsable de la bonne marche de ce nouveau souffle de l'Inquisition. Mais Ines reste en prison, Lorenzo est discrédité, et l'Espagne, se méfiant déjà des idées des Lumières, apprend que le roi de France s'est fait guillotiné. 15 ans plus tard, Joseph 1er, frère de Napoléon et roi d'Espagne, abolit l'Inquisition et ouvre les prisons.
Contrairement à ce qu'annonce la présentation du film – et que l'on a cru bien volontiers puisque
Milos Forman a fait un travail exceptionnel pour
Amadeus –
Les Fantômes de Goya n'a que peu à voir avec la vie du peintre, mais tout avec l'histoire de l'Espagne. C'est en effet de cette période troublée que le film parle, de ces années où tout pouvait basculer, où les idées des Lumières parcouraient l'Europe, se heurtant à l'incompréhension, à la crainte chez les dirigeants, au rejet de la part de l'Eglise qui se sentait – avec raison – menacée. Le peintre, ici, n'est central que parce qu'il est le lien entre tous les personnages, parce qu'en refusant de s'impliquer réellement dans les événements, en préférant rester au bord, en témoin, il est finalement le seul point fixe de l'histoire, le seul à être identique, au service du pouvoir quel qu'il soit. Et même si passent parfois les images de certaines de ses peintures les plus engagées – comme les Dos et Tres de Mayo – le fait qu'il soit toujours là, du début à la fin, donne au spectateur comme un point de repère au milieu des changements de régimes, d'opinions, de préférences car, comme une mise en scène de la Fortune, les puissants d'hier sont les prisonniers d'aujourd'hui et tout, du jour au lendemain, peut basculer à coup de restauration expédiée et de procès bâclés.
On retrouve aussi Goya dans le film en lui-même. Ses peintures et surtout gravures sont régulièrement montrées, rythmant le film et influençant les couleurs, les compositions des scènes, les plus frappantes étant bien sûr les scènes de tavernes, typiques de la peinture de l'époque, et surtout les attaques françaises pendant lesquelles la caméra s'attarde sur une poule, la bouche d'un cheval, le viol d'une femme, des corps pendus : on reconnaît le pinceau du célèbre peintre. Ce procédé fait évidemment penser à
La Jeune fille à la perle, de
Peter Webber, qui nous faisait voyager dans un tableau de Vermeer à chaque seconde, mais c'est ici plus subtile, plus dilué.
Mais voilà : si la force de la reconstruction est indéniable (
Milos Forman a fait appel à la chef décoratrice
Patrizia Brandenstein, qui a eu un Oscar pour son travail sur
Amadeus), le reste est bien moins convaincant. Les trois acteurs principaux sont doués et entrent parfaitement dans leur rôle (même si leurs personnages sont plutôt classiques),
Milos Forman sait manier une caméra, mais pourtant il y a comme un fossé entre le film et le spectateur : on sourit parfois aux traits d'humour grinçants, mais on ne ressent pas vraiment la passion – s'il y en a – des personnages.
Il est difficile de voir un film de
Milos Forman sans le comparer immédiatement à
Amadeus ; ce n'est cependant pas de ce dernier que se rapproche
Les Fantômes de Goya, mais plutôt de
Ragtime : le film parle d'hommes – et de femmes – pris dans les filets de l'Histoire, ballottés par des événements qui leur sont étrangers, souffrant avec leur peuple sans pouvoir s'en sortir : c'est le « coup » classique de l'histoire dans l'Histoire, mais ici pas toujours bien maîtrisé, commune vieille fresque historique avec ses caractères passés et son univers par allusion. Et malheureusement, au lieu de se concentrer sur l'un des éléments principaux – l'histoire d'Inès qui, à la fin, ne vaut guère plus qu'un roman picaresque, ou la critique de l'Inquisition qui était pourtant bien partie – le réalisateur a voulu jongler avec les deux : l'ensemble manque beaucoup trop de force pour fonctionner. Le choix, pour l'histoire individuelle, d'une intrigue bateau tirée d'un Harlequin, plombe tout le film : comment l'aimer si on ne prend aucun intérêt dans les aventures des personnages principaux ? Il nous reste alors de jolies images, quelques moments forts – la réaction du père à table – et la scène d'attaque du village par l'armée française, mémorable dans sa composition. Dommage, parce que
Natalie Portman filmée en pleine Inquisition espagnole par
Milos Forman, on en avait bavé à l'avance. Les Fantômes de Goya était alléchant ; on se retrouve avec une histoire digne d’un téléfilm dans une fresque historique bancale. C’est d’autant plus décevant qu’on sent, derrière, le potentiel. Traiter de l’Inquisition espagnole aurait pu être significatif ; dommage que les personnages collés dessus soient si peu intéressants.