Avec sa fable intemporelle sur la vieillesse, la mort… et surtout la vie, David Fincher fait résonner royalement un sage et essentiel message : Carpe Diem.
Qui ne s'est jamais vu entendre un jour « si seulement on pouvait inverser le cours du temps » ? « Si seulement on trouvait le moyen de stopper les affres du vieillissement » ? Benjamin Button, lui n'a pas besoin de l'espérer puisque ce bébé abandonné durant l'année 1918 (le jour de l'arrêt de la première guerre mondiale, concordance historique allant en appeler d'autres) est né avec un étrange disfonctionnement le faisant physiquement évoluer dans le sens inverse des aiguilles d'une montre : âgé de 80 ans à sa naissance, le bébé ne cessera de rajeunir au fil du temps. Autant dire le rêve pour la majorité de notre société basée sur la superficialité, composée d'individus de plus en plus acharnés à poursuivre la quête illusoire de la jeunesse éternelle et du repoussement progressif de l'action de la grande faucheuse. Soit, imaginons un peu que notre horloge biologique puisse être inversée. Notre rapport à la temporalité en serait-il bouleversé ? Les liens que nous entretenons avec les autres changeraient-ils ? Nos expériences humaines et personnelles seraient-elles différentes ? Et surtout, le problème de notre condition de mortel dégénérescent trouverait-il sa solution ?

Bien sûr que non, car finalement quelque soit l'âge, un premier baiser reste le même événement émotif, l'existence sera toujours parsemée de moments forts, de déceptions, de joies, de rendez-vous manqués ou pris à la hâte, de rencontres éphémères, durables, périodiques … de compagnons de voyage qu'il nous faudra voir disparaître un jour où l'autre. Et au bout du chemin, le même terminus pour tout le monde. Si au final seul le néant prédomine (ou paradis pour prendre en considération nos amis croyants) qu'importe le reste ? Et bien, juste le fait d'avoir aimé, pleuré, rit … en résumé jouit de l'ensemble des expériences que peut offrir une vie terrestre correctement remplie. C'est cette pensée qui prédomine sur l'histoire d'amour du couple Benjamin et Daisy (
Brad Pitt et
Cate Blanchett en totale symbiose). Divergent, contrarié par le destin et non sans rappeler
The Fountain. A l'instar du personnage de
Hugh Jackman dans le chef-d'œuvre de
Darren Aronofsky, qui niait l'inévitabilité de la mort de sa femme, Button refusera lui aussi par l'exil (la découverte de l'éternité pour le premier, l'abandon pour le second) de supporter un facteur naturel le détachant d'un bonheur à deux, une fois le court sablier de l'âge d'or écoulé.
L'amalgame entre leurs travaux n'est pas fortuit, après tout voilà deux cinéastes contemporains renouvelant à chaque opus la forme de leur cinéma et fournissant chacun une approche affective séparée mais complémentaire sur l'appréhension de la fin du cycle évolutif.
Arronofsky voit dans la tragédie le début d'une renaissance tandis que
Fincher ne se préoccupe pas de l'après, préférant lorgner au maximum du côté de l'avant. Ce qui en définitive les pousse conjointement à magnifier la complète dégustation de la vie et de l'amour immortel. Leur seule véritable discordance concerne le type de narration employée : dans
L'Etrange Histoire de Benjamin Button c'est une structure plus classique renvoyant à un certain
Forrest Gump (normal c'est le même scénariste), laissant supposer un assagissement continu de celui qui fut autrefois le vilain petit garçon de Hollywood. Erreur.
David Fincher a toujours été un cinéaste rallié à la cause de son sujet, adaptant sa réalisation pour lui convenir le mieux sans dénigrer une seule seconde l'esthète qu'il est et son maniérisme perfectionniste se retrouvant évidemment dans ce réceptacle d'une beauté (parfaite) transperçant les sens du cœur. On en regrette d'autant plus l'arrivée précoce du générique ayant tôt fait de nous rappeler que les choses, y compris les meilleures, ont une fin.
Situé quelque part entre la romance sur fond de grande histoire de Forrest Gump et la quête philosophique de The Fountain, le dernier David Fincher est un enchantement pour l'âme, une salutaire cure de jouvence imprimée sur pellicule.