Une femme amoureuse, un mari se vengeant, un pays où règnent mort et beauté : Le Voile des illusions, où le plus beau voyage de ce début d’année.
Le Voile des illusions fait partie d’un genre qu’on voit finalement peu sur grand écran, mais qu’il est toujours très agréable d’aller déguster, comme on le fait d’un repas luxueux. Je parle de ces grands mélos exotiques au casting étoilé. Sans être d’une originalité renversante,
Le Voile des illusions parvient à intégrer le haut du panier.
Le film de
John Curran (
We Don't Live Here Anymore) affiche en effet une réussite sereine à tous les niveaux. Sur le plan esthétique tout d’abord. Bénéficiant d’une très belle photo savamment travaillée de
Stuart Dryburgh (
La Leçon de Piano),
Le Voile des illusions profite pleinement des splendides paysages chinois dans lequel il a été tourné. C’est dans ce somptueux écrin qu’apparaîtra la mort sous l’une de ses formes la plus monstrueuse : une épidémie de choléra, pour un film qui joue beaucoup, mais sans effets inutilement spectaculaires, sur cette opposition entre horreur et splendeur. D’autant plus que, sans être un grand cinéaste,
John Curran sait intelligemment tirer parti de son cadre grandiose (certains plans frisent la perfection plastique), et parvient à ne pas filmer la reconstitution historique comme une belle illustration. Ce qui n’est pas rien. Il sait de plus se concentrer sur des détails, insignifiants au premier abord, qui deviendront plus tard les clés pour pénétrer l’esprit des protagonistes, aidés en cela par la musique merveilleuse du très précieux
Alexandre Desplat.
Mais la grande force du
Voile des illusions est sans contexte son scénario, signé
Ron Nyswaner (
Philadelphia) d’après le roman éponyme de
W. Somerset Maugham. Le scénariste a parfaitement su en saisir les subtilités et les traduire pour le grand écran, notamment ce fragile trouble du désir, qui se dessine ici derrière des cloisons mal fermées, un regard égaré, une nuque effleurée… Que l’on ne s’y trompe pas :
Le Voile des illusions ne se contente pas de jouer la carte du sentimentalisme au premier degré. L’histoire comporte une importante dose de cruauté raffinée, dont le venin s’écoule par des paroles meurtrières.
Et quoi de plus parfait pour donner vie à ces mots glacials que de les confier à deux acteurs qui se plaisent à déployer tout le talent qu’on leur sait, sans chercher à tout prix la performance.
Naomi Watts, épouse insouciante puis amante abandonnée,
Edward Norton, époux maladivement amoureux puis homme blessé se refermant sur lui-même : avec la grâce de l’une et la pudeur de l’autre, on a du mal à imaginer couple plus talentueux pour soulever ce délicat voile d’illusions. Il faut également rendre hommage aux excellents seconds rôles, avec un
Anthony Wong Chau-Sang d’une grande noblesse et un
Toby Jones inattendu. Tous ces talents réunis font du
Voile des illusions une grande histoire poignante, un voyage bouleversant au cœur de l’amour et du désir, mais aussi du pardon et de la rédemption. Peut-être pas un grand film, mais tout du moins un très beau film. Un mélodrame sans sentimentalisme, une fresque magnifique et une exploration cruelle et sensible des sentiments : Le Voile des illusions a ce parfum de la perle précieuse que l’on aimerait sentir plus souvent.