Dexter est l’un des derniers fleurons emblématiques du renouveau télévisuel impulsé par Oz en 1997, soient ces séries investissant le genre à des fins visuelles et addictives pour y développer une réflexion sur la condition humaine, à divers degrés.
Témoignant d’une toute autre ambition que les shows basés sur un pitch à priori imparable mais perdant progressivement ses personnages et téléspectateurs à force de surenchère narrative,
Dexter illustre l’ambition grandissante des artistes télévisés en adaptant le roman de
Jeff Lindsay,
Darkly Dreaming Dexter, paru sous le nom de
Ce Cher Dexter aux éditions Points. Œuvre inaugurale d’une saga en cours, elle met en scène Dexter Morgan, serial killer sociopathe utilisant son expérience en la matière pour le compte de la police de Miami, Floride en tant que médecin légiste spécialisé dans l’étude des projections sanguines, face à un autre serial killer ne laissant aucune tache de sang derrière lui.
Prenant les distances nécessaires à son existence propre, la série se découpe en 12 épisodes, titrés comme autant de chapitres plus ou moins thématisés, pour installer une véritable continuité narrative au fil de la saison, retranscrivant ainsi une densité inhérente aux essais littéraires. Il s’agit de sa grande qualité car une fois les premières images imprimées sur la rétine, il n’y a d’autres solutions que de dévorer à satiété le reste de ces tortueuses investigations médico-légales comme l’on dévorerait un livre.
Cette dépendance immédiate est le fruit du cadre du récit, la Floride glamoureuse et glauque, mais surtout d’un sujet inépuisable, symbole de l’Amérique et ses démons, écho aux aspirations morbides de tout un chacun : le serial killer. Personnages mythiques de l’Amérique, à travers la fiction – comme l’attestent les Boogeymens
Jason Voorhees,
Freddy Krueger ou
Michael Myers, figures de proues du cinéma d’exploitation – et son histoire contemporaine –
BTK,
le fils de Sam,
John Wayne Gacy Jr.,
le tueur du Zodiaque…, ces antihéros des temps modernes conservent un pouvoir de fascination intacte auprès de l’audience voyeuriste toujours encline à se faire peur.
L’intérêt majeur de
Dexter repose alors dans le fait que l’on se retrouve dans l’esprit de ce monstre de sang-froid et donc contraint d’adopter son point de vue et ses motivations. De cette introspection, via une voix-off parfois un peu redondante, naitra l’un des deux fils rouges thématiques de cette première saison, la quête de soi et la réalisation personnelle au sein du carcan sociétal. A travers la métaphore exacerbée des problèmes individuels que représente le personnage de
Dexter, les auteurs exploreront ainsi la dualité entre apparences et réalités, le rapport entre le poids de l’éducation et la nature intrinsèque de l’individu, l’épanouissement dans sa différence, la lutte ou acceptation de ses démons intérieurs … soient des réflexions propres à concerner tout un chacun.
La seconde thématique universelle proposée par les créateurs de cette série est le rapport aux individus dans tout ce que cela englobe, les liens du sang ou affectifs, spirituels ou familiaux, la quête éperdue de l’amour, les faux-semblants, la trahison, les responsabilités individuelles par rapport aux autres…Cette deuxième piste réflexive, déclinée tout au long de la saison par le prisme des différents protagonistes, couplée à la première, débouche ainsi sur un questionnement global sur le rapport ambigu qui lie les Hommes et la société. S’adjoint à cela un questionnement moral inhérent à la personnalité et aux agissements du protagoniste principal.
Cependant ces qualités addictives et narratives se révéleraient vaines sans une direction artistique digne de ce nom, bien évidemment au rendez-vous. Dès le générique, faisant preuve d’une véritable vision cinématographique absente de plus de la moitié des productions filmiques hexagonales, le ton est donné. A l’image de la série, intelligente, organique, mordante et graphiquement époustouflante, il s’inscrit dans la lignée de ces mises en bouche que l’on n’oublie pas à la manière de ceux de
Weeds ou The L Word. Le bébé de
James Manos Jr (
The Shield,
Les Sopranos) se voit ensuite offrir une voie royale grâce aux trois premiers épisodes parmi les plus beaux réalisés pour une série. Ils résultent d’une nouvelle collaboration d’excellence entre le talentueux
Michael Cuesta et son prometteur directeur de la photographie
Romeo Tirone après les deux longs métrages (
L.I.E,
12 and Holding) du réalisateur ayant fourbi ses armes sur la renommée Six Feet Under. A eux deux, ils définissent ainsi une ch
arte graphique forte qui sert d’extension au propos, selon le principe établissant que la forme ce doit d’être la manifestation du fond : la photo, résultat de l’équilibre entre couleurs vives et teintes froides, renvoie ainsi à l’apparente artificialité de nos vies modernes tout en distillant le surréalisme ambiant nécessaire à cette histoire atypique.
D’un strict point de vue réalisation, la saison n’atteindra plus l’ état de grâce des débuts dans les mains de
Robert Libierman (
Once and Again,
The Dead Zone),
Tony Goldwyn (
Last Kiss) ou
Steve Shill (
Rome,
Sur écoute) malgré le retour de
Michael Cuesta lors des deux ultimes épisodes, n’entravant cependant en rien la réussite globale de l’entreprise puisque, par la suite, elle est efficacement portée par une qualité d’écriture toujours au rendez-vous, même si cette dernière incombe un peu plus au matériel de base fourni par le romancier qu’aux scénaristes issus de séries fantastiques adolescentes telles
Smallville ou
Buffy contre les vampires. Jonglant à merveille avec la petite dizaine de protagonistes sans en délaisser en cours de récit, tout en menant un suspens haletant sur un ton sarcastique, ils leurs arrivent en effet d’avoir la plume un peu lourde afin de bien faire passer le propos, au risque de tomber dans la redite.
Maigre bémol, surtout lorsque l’on sait à quel point les interprètes de la série brillent du fait du soin apporté à leurs personnages. On retrouve à leur tête Michael C.Hall, introverti David Fisher de Six Feet Under, dans le rôle titre, qui livre une performance impeccable lui permettant de s’émanciper du personnage ayant fait sa renommée. A ses cotés, deux révélations, la fragile et cristalline
Julie Benz et le magnétique
Christian Camargo jusqu’alors sous-exploité. Outre
Jennifer Carpenter, tour à tour craquante ou horripilante en tant que demi-sœur de
Dexter, quatre échappés d’
Oz, aussi rares que précieux, contribuent à ce casting policier de haut-vol :
David Zayas,
Lauren Velez,
Erik King et
Scott William Winters.
Dommage cependant, mais logique, que la série n’ose franchir le pas lors du final, ce qui lui aurait conféré une dimension autre surtout en vue d’une seconde saison, bien que cela ait été une véritable trahison de l’œuvre originale, à tous points de vue.
Au final les démêlés de
Dexter aux prises avec son Némésis, le « Ice Truck Killer », demeurent une captivante fable existentialiste sous le vernis du polar, dont la deuxième saison ne s’appuiera pas sur le second volume des aventures du serial killer afin d’évoluer affranchie de ses chaines relatives, déjà brisées à quelques reprises pendant cette saison.