Alors que Zodiac est présenté au Festival de Cannes, Cinéma-France revient sur l’œuvre encore brève mais forte de l’un des meilleurs metteurs en scène US de sa génération.
La découverte du cinéma.
David Fincher est né aux Etats-Unis le 28 août 1962 à Denver dans l’état du Colorado. Pour l’anecdote, il déménagera en Californie deux ans plus tard où il aura comme proche voisin le futur cinéaste
George Lucas.
Très tôt, ses parents lui font découvrir l’Art sous ses différentes formes. En 1969, la vision du making-of télévisuel de
Butch Cassidy et le Kid de
George Roy Hill lui donnera l’envie de travailler dans le cinéma. Il a alors sept ans. Deux ans plus tard, il demande à ses parents de lui offrir une caméra super 8 et commence ainsi à tourner des petits films, certes sans grande envergure, comme ceux de tous les gamins, mais d’où émerge déjà la noirceur prémonitoire des ses futurs longs-métrages. En parfaite contradiction avec l’univers idyllique dans lequel il grandit, on peut voir dans ces films amateurs des enfants attacher leur sœur sur des voies ferroviaires, des morts, des démembrements...
Il effectuera ensuite différents boulots durant ses études, d’éclairagiste de pièces de théâtre à caméraman pour une chaîne de télévision locale. Il sera également projectionniste ce qui lui permettra de découvrir entre autres, les premiers films de
Paul Verhoeven (
Soldiers of orange,
Spetters…). En complément, il assiste à des cours de cinéma à l’université qui lui permettront de parfaire sa culture cinématographique en visionnant, par exemple, l’œuvre complète de
Luis Bunuel.
La formation sur le tas.
Après ses études,
David Fincher décide de ne pas rentrer dans une école de cinéma, car cela ne correspond pas à l’image qu’il se fait du métier de cinéaste. Il veut toucher à tous les domaines du métier et préfére s’inscrire à un programme d’été à la Berkeley Film Institute pour y poursuivre l’apprentissage des différentes techniques du métier. Il travaillera ensuite aux studios d’animation
Korty films (à l’origine de la série
1, rue Sésame) et son nom apparaît alors pour la première fois en 1983 au générique d’une production en tant que spécialiste des effets photographiques pour le dessin animé
Twice upon a time. Il choisit alors de rejoindre son ancien voisin
George Lucas pour s’investir dans la société d’effets spéciaux de ce dernier (Industrial Light and Magic). On peut ainsi le voir aux génériques de films tels que
Star wars : Episode VI - Le Retour du Jedi,
L’histoire sans fin ou bien encore
Indiana Jones et le temple maudit. En parallèle, il entame avec quelques collègues, un début de carrière en tant que réalisateur publicitaire.
Ils décrochent ensemble un contrat avec l’American Cancer Society, et
David Fincher réalise un spot montrant un fœtus fumant une cigarette, annonçant ainsi en 1984 sa vision noire et sans concession du monde, ainsi que son audace à montrer ce que l’on préfère d’habitude passer sous silence. Longtemps, cette publicité restera sa c
arte de visite, et finira par attirer sur lui l’attention des producteurs de clips vidéo, domaine alors très créatif et expérimental. Parmi ses clips les plus marquants on peut citer celui d’ « Englishman in New-york » pour
Sting, « Freedom 90’ » pour
George Michael, ou bien encore « Express yourself » ou « Vogue » pour
Madonna. Il crée alors sa société de production,
Propaganda films, avant de tourner son premier long-métrage :
Alien 3.
Alien 3 (1992)
Avec
Alien 3, il parait évident que la
20th Century Fox cherchait un metteur en scène assez talentueux pour prendre en main la lourde charge d’un blockbuster, tout en étant assez novice pour que les dirigeants puissent le manipuler à leur guise. Bien évidemment,
David Fincher en profite pour imposer sa propre thématique en construction et fait table rase de tout ce que
James Cameron avait apporté au précédent opus. A l’idée d’unicité et de famille retrouvée, thème cher à
James Cameron,
David Fincher répond en tuant ses personnages dès le générique et fait de Ripley un monstre qui s’ignore, portant le mal et la fin du monde à l’intérieur de son ventre. La vie et l’amour sont ainsi liés à la mort dans l’univers Fincherien.
Alien 3 est alors perçu comme une parabole sur le Sida alors que
David Fincher traite davantage de la destruction de la planète. Le film tel qu’il fut projeté à sa sortie en 1992 ne correspond pas à celui que
David Fincher entendait réaliser, car il lui fut retiré des mains sans doute du fait de son extrémisme et de son pessimisme. Ainsi, il est utile de signaler que la version longue récemment sortie en DVD ne correspond pas au film que le metteur en scène avait en tête, n’ayant jamais pu filmer les scènes qu’il désirait, et qui ne verra jamais le jour. Reniant le film,
David Fincher jure qu’il ne tournera plus jamais s’il n’obtient pas le « final cut » (montage final), cette option réservée à une élite dans l’industrie cinématographique américaine montrant à quel point celle-ci est dictée par le pouvoir de l’argent et de la démagogie. Seuls les véritables auteurs, les vrais artistes, font la différence au sein de cette industrie, et
David Fincher en un seul film faisait déjà partie de l’un d’eux.
Seven (1995)
Son prochain film,
Seven, dont il a le contrôle total de la première à la dernière image, suscitera un engouement unanime de la part des médias et deviendra un énorme succès surprise malgré son sujet d’une noirceur sans concession. La remarquable réalisation ainsi que la photographie, la musique, l’interprétation et le retournement de situations, tout dans ce film annonce les réalisations suivantes de
David Fincher, qui lance le cinéma américain sur une voie que celui-ci ne pourra pas assumer. Continuant son discours métaphorique en forme de parabole sur la fin du monde, il ne se cache plus derrière un prétexte science-fictionnel mais ancre son discours dans une réalité visionnaire, bien que le lieu et le temps durant lesquels se passent l’action ne soient jamais clairement définis. Nous sommes au sein d’une mégapole contemporaine et c’est tout ce que le spectateur a besoin de savoir puisque cette ville est l’incarnation de toutes les villes du monde, tout comme John Doe (subtile nom du serial killer puisqu’il correspond au nom donné aux cadavres inconnus) est à la fois tout le monde et personne. Il est surtout le réalisateur du film,
David Fincher ayant réalisé un film représentant uniquement le regard de son personnage, manipulant jusqu’au bout les spectateurs grâce à un montage et à un scénario subtilement manigancés jusque dans le final.
The game (1997)
Après
Seven,
The game sonne un peu comme une déception pour la critique et les spectateurs et aura vite fait d’être considéré, à tort (tel plus tard
Panic room) comme un film mineur. Resserrant son propos,
David Fincher ne parle plus d’un univers qui se meurt mais tout simplement d’un homme. En effet, après avoir étudié les comportements de masse, il regarde l’individu englué dans un monde qui déshumanise tout un chacun et, partant,
The game raconte surtout l’histoire d’un être qui n’a plus rien d’humain hormis son nom et qui cherche désespérément à redevenir l’homme qu’il n’est plus. Dans cette société implacable, la solution du metteur en scène est sans appel. Tout comme Ripley se sacrifiera en donnant naissance à la Reine mère, tout comme John Doe se tuera pour montrer une autre voie, le personnage de
Michael Douglas doit mourir pour renaître psychologiquement. Aussi, avec
The game, grand film sous-estimé,
David Fincher montre enfin une lueur d’espoir jusqu’alors inédite dans son cinéma.
Fight club (1999)
Second collaboration avec
Brad Pitt et adaptation de la nouvelle de Chuck Palahniuk, Fight club, autre film téméraire et aussi majeur que
Seven dans son propos et sa mise en scène, continuera cette analyse et sa dissection de l’homme à l’intérieur de notre société contemporaine. Persévérant dans son goût des scénarii tortueux et surprenant ainsi que dans celui des twists finaux, Fight club met en scène un
Edward Norton qui lui aussi, tout comme Ripley dans
Alien 3, va devoir tuer la part de sa personnalité qui l’empêche d’être totalement lui-même. Le discours est une fois de plus parabolique et ne fera pas l’unanimité, notamment pour son plan final apocalyptique que l’on ne dévoilera pas mais qui vaut, à lui seul, la vision du film. Le personnage d’
Edward Norton devra à son tour détruire le monde pour mieux le faire avancer à l’instar de
Kurt Russell dans
Invasion Los Angeles de
John Carpenter.
Panic room (2002)
Panic room va enfin se débarrasser du discours politique et sociologique que l’on trouvait entre autres dans
Seven.
David Fincher continue cependant d’y traiter de la solitude et de la déshumanisation via le personnage de
Jodie Foster, mère divorcée n’arrivant pas à communiquer avec sa fille, femme perdue dans l’immensité de sa nouvelle demeure dans laquelle pénètrent trois cambrioleurs. Tout le film s’avise être la vision mentale du protagoniste principal comme
Seven était celui de John Doe. A la fuite devant les intrus,
David Fincher préfère prôner la confrontation brutale et sanglante. L’idée de renaître à la vie est encore ici présente mais il s’agit cette fois de faire taire la part lâche et pleutre qui empêche de nous révéler au grand jour. Effectivement, en acceptant de retourner à l’état bestial nécessaire pour combattre l’ennemi, l’héroïne réussira à renouer avec les sentiments. Pour le réalisateur, ressentir c’est vivre et il n’a de cesse de nous dire que dans la société actuelle ou l’humain est sans cesse anesthésié, peu importe les moyens, tuer et choquer comme John Doe, mourir comme le personnage de
Michael Douglas, lutter comme celui de
Jodie Foster, le résultat est le même : en laissant parler ses sensations, on renaît enfin à la vie.
Aujourd’hui, on peut penser que
Zodiac fera office de tournant dans la carrière de
David Fincher. Le discours parabolique semble avoir disparu puisque
Zodiac (qu’il serait malveillant de comparer d’emblée à
Seven) décrit un fait réel. Dans tous les cas, alors qu’il tourne déjà un nouveau film (
The Curious Case of Benjamin Button), il est primordial de pointer du doigt le cinéma de
David Fincher, réalisateur jusqu’alors peu prolifique mais passionnant à plusieurs titres. Considéré à tort comme un simple technicien à cause de ses plans virtuoses,
David Fincher est bien plus que cela et il est bien temps aujourd’hui de s’en apercevoir. Espérons que ce sera chose faite avec
Zodiac.