Génie incompris ou escroc surévalué ? Steven Soderbergh n'est pas du genre à susciter l'unanimité auprès de ses contemporains. Et pourtant son parcours est digne d'éloges et de respect.
Quel cinéaste peut se vanter de glaner la palme d'or cannoise dès son premier long-métrage, de devenir par la suite un parangon de presque toute une génération de metteurs en scène américains, d'être sous le feux des projecteurs et de retomber dans l'anonymat le plus complet avant de revenir de plus belle, de concourir aux Oscars avec deux films distincts, d'acheter sa liberté d'action et de création au cœur même de l'accaparante Mecque hollywoodienne ? Réponse :
Steven Soderbergh, un cas unique et insaisissable du cinéma américain contemporain qui nous revient cette semaine avec
Contagion.
Des débuts précoces
Médiatiquement la carrière de
Steven Soderbergh voit le jour en mai 1990 lorsqu'il reçoit l'ultime récompense du Festival de Cannes pour son premier film Sexe, mensonges et vidéo. Un petit budget explorant avec beaucoup de tact et de décence (loin de la dimension racoleuse de son titre), la face cachée de l'Amérique banlieusarde. Son réalisateur n'a alors que 26 ans et demeure le plus jeune à remporter ce prix. Dès lors le novice qui n'a à son CV qu'un concert filmé du groupe Yes et deux courts-métrages – malgré une solide expérience de scénariste et de monteur – devient la coqueluche de la presse spécialisée et du festival du film indépendant de Sundance que cherche à mettre en avant son président
Robert Redford. La voie qui s'ouvre à lui semble se couvrir de pavés d'or. Or contrairement à son compatriote
Quentin Tarantino, l'autre ambassadeur star de l'indé US qui émerge durant les années 90, Soderbergh préfère s'atteler à des œuvres de l'ombre, tour à tour hermétique (
Kafka), académique (
King of the Hill) ou expérimentale (
Shizopolis). Progressivement le public l'oublie mais les cinéphiles gardent un œil sur ce personnage insaisissable.
Avec le succès croisant de Sundance, l'ascension de la firme Miramax menée à la baguette par les terribles frères Weinstein et le rapt de Shakespeare in Love à la cérémonie des Oscars de 1998, le cinéma indépendant s'impose à Hollywood. Le travail de
Steven Soderbergh va justement prendre cette ouverture d'exploitation avec le polar Hors d'atteinte qui marque notamment sa première collaboration (cinq autres suivront) avec l'acteur
George Clooney tentant d'amorcer sa reconversion du petit au grand écran. L'affaire s'avéra bénéfique pour les deux hommes. S'ensuit l'âge d'or de la filmographie de Soderbergh qui pendant quatre ans, semble avoir trouvé une marque de fabrique lucrative entre exigence formelle et narrative (
L'Anglais), sens de l'attractif (
Ocean's Eleven) aboutissant à la reconnaissance de ses pairs (
Erin Brokovich et
Traffic raflent cinq Oscars la même année). Sa recette ? Des sujets audacieux ou décomplexés traités de manière singulière, rendus attractifs par une ribambelle de stars glamours.
L'homme aux milles visages
Mais en enchaînant à vive allure des projets tous plus différents les uns que les autres, le spectateur lambda s'y perd et finit par bouder certaines œuvres jugées trop brouillonnes (
Full Frontal) ou pas assez mainstream (son remake de Solaris). De son côté la presse se divise entre pro et anti Soderbergh. Les uns louant la patte du réalisateur (car malgré l'éclectisme parfois intense de ses films, patte il y a), pendant que les autres fustigent le caractère creux de ses exercices de style (
The Good German), ou l'aspect superficiel (The
Girlfriend Experience), voir vain (les suites paresseuses
Ocean's 12 et
13) que peut parfois revêtir son travail. Attraction et répulsion apparaissent comme deux dénominateurs indissociables de cet artiste ayant obtenu ses galons d' « auteur » mais qui donne le sentiment d'être en perpétuelle élaboration. En résulte peut-être l'inaboutissement de son diptyque sur Ernesto Che Guevara, uniquement récompensé d'un Prix d'interprétation cannois en 2007 pour l'incarnation saisissante de
Benicio Del Toro. Une distinction venant confirmer un peu plus sa position d'excellent directeur d'acteurs. C'est d'ailleurs plutôt les comédiens et les collaborateurs entourant
Steven Soderbergh qui récoltent tous les bénéfices : il a contribué à la popularité de
George Clooney qui lui doit sûrement sa carrière de réalisateur,
Julia Roberts et
Benicio Del Toro peuvent le remercier pour leur premier Oscar, l'actrice porno Sacha Grey a réussi son passage dans le cinéma traditionnel…
C'est ce qui fait en partie sa richesse et son importance dans le paysage audiovisuel qu'il bouleversa dans une certaine mesure en 2005 avec
Bubble, premier long-métrage à être distribué conjointement sur plusieurs plates-formes médiatiques. Alors quand à l'âge de 48 ans, ce véritable inclassable avoue vouloir mettre un terme à sa carrière – aussi inégale que singulière - pour se consacrer à la peinture (preuve une nouvelle fois de son pluralisme artistique), on se dit que le 7ème art risque de perdre une personnalité d'importance. Qu'on se rassure sa retraite programmée ne se fera pas tout de suite. Soderbergh gardant plusieurs tâches à accomplir (l'actioner
Haywire,
Magic Mike, l'adaptation de la série
Des agents très spéciaux, le biopic
Liberace…) avant de rendre son tablier.