La série qui fera l'événement de Cannes arrive sur Canal + pour trois soirées pleines de promesses tenues.
Le pari était fou : deux ans d'écriture, tournage dans sept pays du globe, un casting international jouant dans sa langue d'origine, trois films à la durée propre, plus de 5h30 de projection… tout cela pour raconter sur 20 ans la vie du terroriste international Ilich « Carlos » Ramirez Sanchez, parler de l'homme derrière la légende, revenir sur ses coups d'éclat qui firent sa triste notoriété, dévoiler les contrastes et les facettes voilées d'une personnalité controversée, cultivant l'énigmatique, tout en proposant une fenêtre sur la société mondiale des années 70/80. Un projet de titan, complètement dingue, à la fois pour la télévision et pour le cinéma (dans une version « raccourcie » de 2h30) qui pouvait flancher à chaque instant, à chaque anicroche. Mais c'était sans compter sur la ténacité et la motivation du producteur
Daniel Leconte et du réalisateur
Olivier Assayas. Pari tenu, pari relevé,
Carlos est la fiction évènementielle qui a va bouleverser les attentes des téléspectateurs français.
Petit mais (techniquement et narrativement) costaud
Téléspectateur ou plutôt spectateur tout court. Car si l'objet est d'abord vendu comme un programme pour le petit écran (
Canal + oblige), sa démesure, sa taille et ses ambitions le destinent qualitativement au niveau du grand. C'était l'un des objectifs de
Carlos : faire du cinéma à la télévision, obtenir une patine jamais atteinte jusqu'ici. Et là encore, la réussite s'impose dès les premières images en cinémascope, se refusant à recourir aux tics de mise en scène et aux infrastructures économes de la petite lucarne qui plombent d'emblée 95% de la production hexagonale. D'une reconstitution juste (mais pas artificiellement démonstrative), en passant par une première partie à la cadence enlevée où s'enchaîne les événements fondateurs du mythe, la fresque biographique d'
Assayas nous plonge d'emblée au cœur de la réalité d'une époque. Celle qu'on croyait candidement simple, binaire (le front américain contre le front russe) alors que sa pluralité n'avait rien à envier à la complexité du climat politique actuel : les conflits et connivences du monde arabe, de l'OPEP, du Moyen-Orient et leur changement de positions internationales au gré des vents et des influences des deux blocs de la Guerre Froide… Un joli bordel au demeurant où se déploie la mouvance des groupuscules extrémistes berçant le tout dans une cascade de violence et de terreur, d'attentats et de coups d'éclat.
L'homme pressé
Il serait facile de se perdre dans un imperturbable dédale socio-historique, mélange d'épisodes purement fictionnels (l'intimité de
Carlos, sa véritable idéologie, son rapport aux femmes…) et de véracité factuelle. C'est donc tout à l'honneur du script du réalisateur et de
Dan Franck de faire la part des choses entre les deux, de tisser une toile de fond précise et fouillée sans perdre de vue le fil conducteur qu'est le parcours d'un personnage fascinant, plein de contradictions, de zones d'ombre et de lumière, d'attraction et de répulsion. Du mystère « Carlos », la série n'apporte qu'un éclairage partiel qui ne saurait dévoiler tous les secrets que de toute évidence cet ancien membre actif du FPLP et mercenaire emportera dans sa tombe. D'ailleurs le triptyque (découpé selon le modèle ascension/ firmament /décadence) ne se pose pas en tant que tel. Et c'est justement ses trous, ses manques qui le rendent encore plus passionnant, étoffé par les questions qu'il suscite : la prise d'otage du siège de l'OPEP fut-elle un « échec » parce que Carlos s'est laissé tenter par l'appât du gain ? A-t-il jamais cru aux idéaux qu'officiellement il défendait ou s'est-il laissé corrompre par sa propre gloire digne d'une icône rock?
Terroriste superstar
Collé aux basques de son anti-héros qu'il se garde bien de juger,
Carlos est au final davantage le biopic d'une vedette d'un groupe musical que le portrait d'un acteur de l'Histoire. Le fruit de son temps, rythmé au gré des excès et des caprices, des affiliations et des séparations avec des acolytes décisifs, des succès et des débâcles publics, des disputes et des réconciliations, d'une bande-son énergique et de l'évolution des modes et des mœurs (l'achèvement du bloc communiste) qui marqueront la fin pathétique de sa carrière. C'est de cette manière qu'on pourrait résumer l'œuvre d'
Olivier Assayas : un projet totalement rock 'n' roll qui ne serait probablement rien (ou presque) sans l'impressionnant magnétisme dégagé par
Edgar Ramirez, second couteau de films d'action (
Domino,
La Vengeance dans la peau,
Angles d'attaque) qui, en passant au premier plan, révèle l'immensité d'un talent polyglotte (bravo pour les répliques en français), charismatique et granitique qu'on ne pouvait jusque-là qu'évasivement deviner. Une étoile est née. Et la télévision française connaît désormais la révolution dont elle avait besoin. Hasta la victoria siempre !
Une série française d'une qualité jamais vue, à l'image du révolutionnaire qu'il dépeint : démesurée, extrême, explosive, effrénée et passionnante. L'un des meilleurs films d'Oliver Assayas.
Sur Canal + dès le 19 mai à 20h50. Seconde partie le mardi 25 et troisième partie le mercredi 02 juin, même heure.