Dans le cadre de la sortie en salles de Gardiens de l'ordre, avec Fred Testot, Cécile De France et Julien Boisselier, son réalisateur Nicolas Boukhrief nous a accordé une interview.
Si
Le Convoyeur s'était attiré les éloges de la critique française, la réception de
Cortex du même
Nicolas Boukhrief fut moins enthousiaste. Il est à parier que, de par ses choix esthétiques et cinématographiques, le polar
Gardiens de l'ordre se retrouve rejeté par une grande partie de la presse. Nous ne cacherons pas qu'à Cinéma France l'objet nous a dérouté sur bien des points. Une raison de plus pour vouloir discuter longuement avec le réalisateur pour qu'il nous éclaire sur ses intentions premières et s'en explique avec franchise. Bien nous en a pris puisqu'une fois l'entretien achevé nous avons quelque peu revu nos réserves. A vous de voir maintenant si l'interviewé saura vous convaincre d'aller voir son film en salles à partir du 7 avril.
Cinema-France : L'idée de faire Gardiens de l'ordre serait née de la drogue fluorescente qu'on voit dans le film. Cela paraît plutôt léger pour démarrer une histoire.
Nicolas Boukhrief : Il faut toujours s'inspirer de quelque chose. Là en l'occurrence il s'agissait d'un article paru il y a quelques années dans le Parisien qui parlait du yabba : c'était des amphétamines qui arrivaient d'Asie et qui étaient très inquiétantes pour ceux qui les consommaient parce qu'elles décuplaient leur agressivité. C'était un fait-divers un peu comme le « Angel Dust » (le PCP ndlr) à l'époque aux Etats-Unis. Et donc, j'avais mis de ça de côté dans ma tête et au moment de chercher un nouveau sujet après
Cortex, j'ai repensé à cet article qui pour moi pouvait faire un bon démarrage pour une enquête sur un nouveau produit.
Qui serait le McGuffin* votre film.
Oui, voilà exactement. Et puis elle n'était pas fluorescente à l'origine. J'ai eu cette idée au moment où je me suis demandé comment on pouvait la distinguer à l'écran, car les amphétamines c'est des cachetons, ça peut même ressembler à des antidépresseurs. Donc j'ai pensé la rendre fluo... A partir de là, j'ai imbriqué sur des personnages qui enquêteraient sur la drogue et puis j'en suis arrivé à constater que les personnages des stups sont nombreux, ce n'était donc pas très intéressant. S'est posé alors le problème de savoir comment arriver à créer une histoire un peu différente et je me suis dis « et si ça arrivait à des gardiens de la paix ! » Ce sont des personnages qui ne sont pas concernés – en terme d'enquête – mais qui le sont au quotidien sur le terrain. Qui d'autres qu'eux peuvent être directement confrontés à cette agressivité ? Eux ou bien des civils, mais c'était déjà un peu le concept pour
Le Convoyeur, donc je me suis tourné vers des flics qui sont au contact de la rue : les gardiens de la paix. Comme ce ne sont pas des personnages mythologiques dans le cinéma français contrairement aux Etats-Unis, où par exemple il y a un film de
Richard Fleischer qui est absolument magnifique qui s'appelle
Les Flics ne dorment pas la nuit (
The New Centurions, 1972) dont les personnages sont des policiers de rue, je trouvais ça avantageux de poser des protagonistes qu'on a pas l'habitude de voir en France.
Si on résume Gardiens de l'ordre comme un polar à l'américaine filmé de manière plus européenne, êtes vous d'accord avec cette définition?
J'ai du mal à répondre à ce type de définition… (il hésite) oui peut-être, du moins un scénario dans l'esprit des séries B américaines que j'adore depuis toujours. Donc oui sans doute. Le concept de
Gardiens de l'ordre était de faire un film qui ne soit que mouvement et qui évite la psychologie. Que les personnages se construisent au fur et à mesure du récit, de par leurs actions. C'était la base d'« énergie » du film. Alors est-ce que c'est plus américain qu'européen, je ne sais pas puisque maintenant c'est très variable, il y a beaucoup d'influences des deux côtés : quand on voit
Quentin Tarantino citer
Jean-Luc Godard, lorsqu'on observe le travail d'
Alejandro Amenabar dont
Les Autres a sans doute été influencé par
Jacques Tourneur… on se dit qu'il y a beaucoup de passerelles aujourd'hui, c'est beaucoup moins séparé qu'avant. Je ne parle pas en terme de production, des grands films de majors avec énormément de moyens contre les productions européennes qui n'en ont pas toujours autant, mais j'ignore si on peut vraiment parler de polar à l'américaine.
« Je trouvais ça avantageux de poser des protagonistes qu'on a pas l'habitude de voir en France. »
En fait, je disais « à l'américaine » parce que je trouve que le film fait beaucoup penser aux polars nihilistes de William Friedkin dans le rapport ambigu qu'entretiennent les personnages avec le bien et le mal.
C'est flatteur (rires). Il y a certainement une tradition à laquelle on peut rapprocher le film mais il faut savoir que le film de genre aux Etats-Unis n'a jamais cessé d'exister alors qu'en France, il est passé par différentes étapes. Au départ
A Bout de souffle de
Godard c'est un polar puisque c'est d'abord l'histoire d'un homme poursuivi par la police, mais elle a été traitée différemment. On peut prendre aussi ceux d'
Alain Corneau comme
Police Python 357 où le personnage principal, c'était un flic ambigu etc. Il y a donc un héritage de ce type de caractère en France, seulement il s'est peut-être perdu avec le temps et il est revenu un peu plus à la mode depuis une dizaine d'années environ.
Vous utilisez la première fois une caméra numérique HD, en quoi ce format se justifiait-il pour Gardiens de l'ordre ?
Ce n'est pas la première fois parce que je l'avais utilisé auparavant pour les scènes de métro dans
Cortex. On avait fait ça en HD pour des raisons très spécifiques : quand vous voulez tourner dans le métro parisien vous n'avez droit qu'à une station qui est toujours la même, que vous voyez
Frantic,
En avoir (ou pas) ou mon second film. Comme je ne voulais pas retourner dans le même décor, je me suis demandé comment on pouvait filmer autrement dans le métro. C'est là qu'on a appris que la RATP avait autorisé des tournages dans d'autres stations s'ils étaient peu lourds et fonctionnaient avec moins de sept personnes. La HD s'est donc imposée puisque c'est un équipement plus léger. Pour
Gardiens de l'ordre elle s'est imposée pour plusieurs raisons. Budgétaires d'abord. C'est un film qui a un budget précis puisqu'il n'y avait pas derrière de chaine en clair comme souvent pour les films de genres en France. C'était l'une des premières choses. C'est également un film très nocturne, et l'un des grands avantages de la HD c'est qu'on peut tourner de nuit sans avoir à tout éclairer et obtenir une certaine esthétique dans des espaces réduits où les caméras 35mm ont beaucoup plus de mal à passer, et sans que ça coûte énormément. Et puis, les boîtes de nuit c'est un peu comme les stations de métro c'est souvent les mêmes et je voulais pas me retrouver dans un endroit qu'on voit dans tous les films français.
Et puis de toute façon j'avais beaucoup aimé l'expérience sur
Cortex et j'étais un peu fasciné par le support. C'est l'évolution du cinéma faut bien s'y confronter un jour. Ne serait-ce que pour savoir si je serais à l'aise avec ou pas. Qui ne tente rien n'a rien. Il y avait énormément de choses qui allaient dans son sens : le fait de choisir quelqu'un comme
Fred Testot qui n'a pas une grande expérience du cinéma et du rechargement des magasins des caméras qui est une caractéristique spécifique du 7ième art et qui prend pas mal de temps. Pour un acteur inexpérimenté comme Fred, il me paraissait important d'éviter de l'arrêter en pleine prise au moment où il est prêt à faire la bonne. C'est toujours quelque chose qui casse le mouvement de l'équipe prête à faire le plan. Ça faisait beaucoup d'éléments qui me donnaient envie de travailler sur ce support et je ne ferais plus marche arrière comme à peu près tous les cinéastes qui essayent la HD.
Gardiens de l'ordre nous plonge dans le monde de la police et parallèlement dans celui de la drogue et des trafiquants. Vous êtes-vous beaucoup documenté sur ces deux mondes ?
Oui forcément, à partir du moment où on travaille sur des univers qui ont des réalités sociales c'est la moindre des choses que d'enquêter. Et puis c'est absolument passionnant, car on rencontre des personnes qui correspondent à ce que vous allez écrire et parce que le réel amène souvent des idées. C'est la même chose sur
Cortex pour Alzheimer, sur
Le Convoyeur, c'est à dire que vous partez sur quelques à priori et des clichés dont certains se vérifient par le réel ou par les commentaires des gens que vous rencontrez - alors là on est obligés de les assumer - et vous revenez avec des choses qui sont assez inattendues. Avec
Gardiens de l'ordre, je trouvais intéressant de montrer toute la partie bureau de la police, qui n'est pas souvent évoquée ou sinon toujours avec des personnes en train d'enquêter à 200 à l'heure. Monter cet aspect du métier dans lequel dominent une forte bureaucratie et une administration. Montrer les bureaux de la police comme on pourrait exposer ceux de la SNCF, le côté un peu terne du travail et l'ambiance d'entreprise qui peut y régner.
Pour revenir à votre première question, ce qui était intéressant à propos des amphétamines, c'est le fait que n'importe qui peut en fabriquer. Dans une pièce comme celle-ci d'environ huit mètres carrés vous pouvez fabriquer un labo et vous enrichir énormément. La difficulté est simplement de trouver ce qu'ils appellent les produits précurseurs (ceux qui servent à la fabriquer), mais après une fois que vous avez ça, n'importe quel étudiant en chimie qui se renseigne un minimum sur internet, peut avec peu de moyens fabriquer des amphétamines (c'est d'ailleurs pour ça que cela explose en Amérique du Nord). C'est beaucoup moins lourd que de trouver des réseaux d'héroïnes qui partent d'Afghanistan etc. donc je trouvais aussi plaisant de suivre une bande de voyous crapuleux, qui n'est pas une mafia organisée sur différents échelons avec une centaine de personnes, mais une bande de crapules qui essayent de passer aux amphets.

« Mes dealers ne sont pas suréquipés, armés jusqu'aux dents avec des voitures de luxe… la France c'est pas Miami. »
Vous parliez des clichés liés à la police et aux bandits. Lesquels vous vouliez éviter à tout prix dans Gardiens de l'ordre ?
C'est pour éviter les clichés que j'ai choisi les gardiens de la paix pour héros et non pas des flics gradés déjà un peu surhommes. Quelques personnes me disent que le film est parfois invraisemblable mais c'est évidemment parce que c'est des gardiens de la paix que je mets en scène. Si les deux flics en questions étaient des gars des stups avec des bandeaux orange etc. les spectateurs n'auraient aucun problème à les voir affronter toute cette aventure et tuer des gens, alors que le policier lambda est formé pour tirer avec un flingue et tout a fait apte à vivre de l'action. Je ne dis pas que c'est le cas de tous mais j'avais le désir de m'écarter de l'imagerie du cowboy qu'on peut voir régulièrement à la télévision, qui se contente d'opposer la gentille police contre les méchants brigands. Je voulais montrer que ces personnes pouvaient aussi bien se retrouver abandonnés par leur hiérarchie qu'être confrontés à des voyous sans foi ni loi qui ont quelque chose de puissant, d'effrayant, de crapuleux mais dépourvus de noblesse. Mon but n'était pas de donner envie de devenir dealer, ce qui est le cas de beaucoup de films, certains que j'adore au demeurant. Voilà je voulais m'écarter de tout ça dans un style relativement modeste. Dans
Gardiens de l'Ordre, la bande des méchants ne sont pas si nombreux, ils ont une ou deux boîtes de nuit, une brasserie, un hangar et une villa. C'est possible… et c'est réel ! Mes dealers ne sont pas suréquipés, armés jusqu'aux dents avec des voitures de luxe… la France c'est pas Miami.
Dans Le Convoyeur vous aviez choisis Jean Dujardin alors qu'à l'époque on l'associait exclusivement à Un Gars, une fille, et là vous faites la même chose avec Fred Testot qu'on connaît surtout pour ses pitreries sur Canal + avec son comparse Omar Sy. Est-ce conscient ?
Non pas du tout. En fait je ne travaille pas avec étiquettes, c'est à dire que je cherche à collaborer avec des acteurs que j'apprécie au départ. Je ne résonne pas en terme de box-office. A l'époque, c'était moins facile d'avoir
Jean Dujardin, puisque sa présence ne nous a pas rapporté un franc sur le budget du Convoyeur, parce qu'on disait que c'était un risque. On m'avait proposé plusieurs autres choix mais je n'en ai pas voulu. Dans
Un gars, une fille, Dujardin était crédible, il créait un personnage qui n'était pas lui. Il le faisait tellement bien que je me suis dit qu'il devait être un excellent comédien et plutôt que d'aller fouiller dans les idées évidentes du cinéma français pour trouver un partenaire à
Albert Dupontel, j'ai imaginé qu'il pouvait apporter quelque chose d'un peu souple, d'un peu sexy, de presque féminin face à la force et à la puissance qu'avait Albert. Je trouvais que ça pouvait faire un duo intéressant.
Pour
Gardiens de l'ordre c'est la même chose : étant fan de ce que fait
Cécile De France, j'ai rapidement pensé à elle durant l'écriture du premier rôle féminin. On sent bien qu'elle n'attaque pas ses rôles par la psychologie mais de manière concrète et c'est très appréciable chez une actrice. Il y en a quelques unes comme elle en France mais je l'ai toujours admiré en particulier pour ça. Je trouve que c'est une comédienne extrêmement concrète, émouvante et crédible dans un uniforme. Pour prendre un exemple,
Marion Cotillard est une actrice française formidable mais si vous l'habillez en gardien de la paix c'est un peu juste… Cécile c'était crédible. Le problème suivant était de savoir quel partenaire lui donner et comment créer ce couple en le rendant plausible ensemble ? Comme elle est une actrice connue, j'ai pensé que de la mettre à côté de quelqu'un de célèbre dans le cinéma, on allait se retrouver avec un duo de vedettes qui allait faire « star-vehicule » comme ils disent aux States.
Et puis je cherchais un couple qui paraîtrait moderne et
Fred Testot me paraissait comme un choix judicieux car lorsqu'il interprète tous ses personnages dans le service après vente, il est certes délirant, loufoque mais l'important c'est que vous y croyez ! Je pensais qu'avec Cécile cela pouvait très bien fonctionner et j'ai donc été le chercher. Après les étiquettes je m'en fiche. Mais il est vrai qu'en engageant des personnes comme
Fred Testot c'est ce qui fait que les budgets sont pas gigantesques parce qu'e tout le monde s'accorde pour penser que votre idée est bonne mais on vous dit juste « maintenant prouvez le ! ». On ne vous dit pas « bravo voilà le chèque ». Je ne m'en plains pas car je n'ai pas eu un budget riquiqui sur ce film mais je n'ai pas non plus eu une enveloppe délirante. De toute façon je préfère avoir moins d'argent et avoir le casting juste que d'avoir le casting bankable dont je suis moi-même qu'à moitié convaincu seulement pour que tout le monde ait plus d'argent.
« On fait beaucoup de comédie en France mais si on regarde le box-office de l'année il y a peut-être sept ou huit comédies qui ont vraiment tout déchiré sur 50, 60 qui se sont plantées. »
C'est votre cinquième long-métrage dont votre troisième thriller/polar, vous avez l'intention de continuer dans cette voie ?
Complètement. J'ai toujours aimé les films de genre. Lorsque j'étais journaliste à Starfix c'est ce qu'on défendait en premier même si cela ne nous empêchait pas d'aimer les films d'
Alain Resnais ou d'
Andrei Tarkovsky. Il a un avantage je trouve quand vous faites lire le scénario à l'équipe et aux acteurs il y a quelque chose de presque objectif. Si les gens aiment l'histoire, tout le monde est d'accord pour faire cette histoire là. J'ai commencé par faire des films d'auteurs et c'est beaucoup plus difficile parce que vous êtes un peu le seul à savoir ce que vous voulez, c'est donc plus difficile de communiquer dessus, du moins en ce qui me concerne. Ensuite ça permet de faire des histoires avec des personnages complètement déviants, de faire des choses qui sont du « cinéma ». Dès que vous faite du genre, on commence à sortir des flingues, à faire des impacts, des scènes d'action… et tout ça est encadré par le genre. Vous pouvez alors vous passionner par l'idée de faire une scène de bagarre à coup de barre de fer dans un laboratoire, c'est totalement autorisé, c'est même induit par le genre. J'aime ça, je me sens à l'aise dedans. Je ne connais pas la qualité des films au final mais je me sens plus artisan dans ce registre où on ne se prétend pas un auteur, un artiste, avoir des prix dans les festivals, être reconnu pour avoir une singularité de personnalité qui serait de l'ordre de la poésie, du grand discours psychologique sur le monde - et il y a des gens qui excellent là-dedans ce n'est pas le problème – mais personnellement ce statut me convient. Et puis ça vous oblige à trouver des histoires. Vous ne pouvez pas vous reposer sur le fait que vous allez toucher à l'indicible et donc par la même vous serez génial.
Paradoxalement le cinéma de genre français n'a jamais été aussi présent dans le circuit de distribution mais en même temps il connaît de grandes difficultés pour rameuter le public. Comment le percevez-vous personnellement ?
Il a beaucoup été présent avant que la nouvelle vague n'en fasse éclater tous les codes. Il y a toujours eu des polars (le fantastique a été plus rare).
Julien Duvivier a fait du genre,
Jean Renoir aussi… et je ne parle même pas d'
Henri Decoin,
Jacques Becker et de
Corneau évidemment. Il y a eu beaucoup de gens qui s'y sont essayés par le passé, maintenant ça revient en force. Un cinéma qui perd le genre (je ne parle pas que du polar, je parle aussi du fantastique, du mélodrame…) c'est très dangereux parce que c'est ce qui est arrivé au cinéma italien : il y avait le cinéma d'auteur et puis la grande comédie et quand le second a bouffé le premier le cinéma italien est mort. Donc c'est formidable que l'offre de ce type soit là cela témoigne d'une vivacité du cinéma. On a l'impression que tout le monde peut tenter de s'exprimer. Alors après il a du mal à ramener le public : pas forcément parce que
Les Rivières pourpres a fait un gros score,
Ne le dis à personne de
Guillaume Canet a marché, les films d'
Olivier Marchal fonctionnent… On fait beaucoup de comédie en France mais si on regarde le box-office de l'année il y a peut-être sept ou huit comédies qui ont vraiment tout déchiré sur 50, 60 qui se sont plantées. Donc au prorata je ne suis pas sûr que le polar français marche moins que la comédie (surtout par rapport au coût avec lequel il a été produit).
Pour le fantastique, c'est plus difficile mais il faut voir que l'offre américaine est gigantesque et limite l'impact des films français, ce que je comprends. Faire un film de science-fiction avec effets spéciaux en France ça coûte très cher et aux Etats-Unis il y en a un, plus ou moins bien réalisé, avec des moyens et des effets spéciaux considérables, qui sort tous les mois. Regardez
Seven qui a fait sept millions d'entrées, c'est énorme ! Or aucun polar français n'a atteint ce score. Parce qu'il y a
Brad Pitt,
David Fincher et cette mythologie du serial killer américain … C'est pour ça que j'essaye de travailler sur des polars de caractères. Je ne cherche pas le spectaculaire technique parce que je pense qu'on ne peut pas rivaliser, à moins d'avoir un budget gigantesque, que je n'aie pas. Dès lors je trouve plus économique de réfléchir sur une caractérisation, de réfléchir sur le fait d'être dans un fourgon et de se faire tirer dessus dans
Le Convoyeur. Si j'essaye de lutter avec la scène d'attaque de fourgon dans
Heat je serais ridicule.
Si l'explosion dans le laboratoire à la fin de
Gardiens de l'ordre est faite en un plan c'est parce que pour moi il s'agit du caractère de
Julien Boisselier qui explose à ce moment et non le labo. Même avec trois caméras et des effets numériques, mon explosion sera de toute façon cheap par rapport à une lambda dans un film américain. Si un jour j'ai les mêmes moyens que ces productions, je m'essaierais sans doute à ce type de spectaculaire, dans le cas présent je pense que c'est dans la caractérisation qu'il faut creuser. Ce qui est d'ailleurs le propre du cinéma de genre français depuis longtemps : les polars des années 50/60 que j'affectionne énormément sont des films qui travaillent sur les caractères avant de travailler sur le spectaculaire. Quand on voit
Peur sur la ville qui a tenté le contraire, on voit bien que le mec a vu
French Connection et s'est dit qu'il allait faire la même chose. La scène de poursuites sur les toits est loin d'être ridicule mais c'est vrai qu'elle reste en deçà de
French Connection. Donc je préfère éviter de rivaliser et de me concentrer sur une dramaturgie humaine avec un fond social et un spectaculaire crédible dans ce type d'histoire.
« Dans Gardiens de l'ordre, j'ai deux personnages qui vont finir ensemble mais sans avoir besoin qu'il y ait une vraie scène de séduction. Il fallait que ce soit toujours la situation qui crée le rapprochement. »
Les réalisateurs français œuvrant dans le cinéma dit de genre sont très sollicités aux Etats-Unis depuis quelques années. Cela a-t-il été votre cas et si oui pourquoi ne pas avoir tenté l'aventure ?
Je l'ai été après
Le Convoyeur et très honnêtement ça ne m'intéresse pas du tout parce que même dans la façon dont les producteurs américains vous sollicitent, ils vous font bien comprendre que la liberté est quelque chose de difficile à obtenir là-bas. De plus, les scénarios qu'on vous propose sont souvent ceux refusés par les cinéastes américains. C'est une sorte de spirale : ça commence d'abord par les réalisateurs en tête de liste et puis ont descend. Le gars de
Training Day l'a refusé puis un autre et puis ils se disent qu'ils vont le proposer au petit gars du Convoyeur qui était pas mal… Après je ne dis pas qu'il n'y a pas de français qui ont fait de très bons films sur place. Je trouve le
Assaut de
Jean-François Richet très réussi mais je préfère son diptyque sur
Mesrine qui est selon moi beaucoup plus ample et plus investi, pas en terme de mise en scène mais en caractérisation. Aux USA si vous essayiez de toucher au scénario c'est très compliqué et malgré ses qualités
Assaut possède des failles scénaristiques que je trouve gigantesques. Comme je considère que c'est la base de la réussite d'un film, je préfère être dans une économie bien moindre mais où je peux travailler en artisan et non juste en directeur qu'on peut virer dès qu'on prend un peu de retard ou me retrouver expulsé du montage comme ça c'est déjà vu. Au moins là, je suis sûr que le montage qui sort est le mien.
Gardiens de l'ordre est-il un film nourri par des références cinématographiques ?
Très peu en fait car si je me réfère à des films que je trouve géniaux j'aurais toujours l'impression de faire un truc médiocre à côté donc je préfère éviter. Après j'ai des références de mouvement. Une que j'avais sur ce film c'était
Gun Crazy (
Le Démon des armes, 1950) de
Joseph B. Lewis, une série B d'un cinéaste assez culte dans les cinémathèques mais peut être pas identifiable pour le grand public, et qui raconte l'histoire de deux fous des armes qui deviennent des hors-la-loi. Rien à voir sur le plan de l'intrigue, mais c'est un film qui va très vite et où il n'y a pas de scènes psychologiques. C'est la passion de cet homme et de cette femme qui crée leur lien et qui va leur faire vivre une aventure. C'était ma référence un peu lointaine. Pareillement, dans
Gardiens de l'ordre, j'ai deux personnages qui vont finir ensemble mais sans avoir besoin qu'il y ait une vraie scène de séduction. Il fallait que ce soit toujours la situation qui crée le rapprochement.
« Si Christophe Gans faisait Silent Hill 2 et me demandait à nouveau de travailler sur la story je le ferais.
Est-ce qu'en tant que réalisateur ou de simple spectateur vous vous sentez proche d'un cinéma comme celui d'Olivier Marchal par exemple ?
Pas vraiment… mais je le sens proche de personne. Je ne fais pas de lien comme ça. Je pense que chacun à son propre univers. C'est le double intérêt de cohabiter avec tous ces films différents. Mais pour moi mon univers n'a rien à voir avec celui de Richet qui n'a rien à voir avec celui de Marchal etc. Chacun gère son propre petit monde. Les films de Marchal me paraissent plus… (il coupe sa réflexion) j'aurais du mal à les définir mais je ne m'en sens pas spécialement proche, non. Je pense qu'on est plusieurs à œuvrer dans ce genre de polars sur fond social français mais encore une fois cela a quasiment toujours été sa base. En-dehors des films de Bebel qui sont partis en free-style mais sinon il y a toujours eu cette tendance. Donc est ce que Marchal est proche des polars de Corneau comme
Le Choix des armes ? Je ne sais pas. Il y a beaucoup de films français que j'aime mais plus par affinité qu'en terme de cinéma.
Vous avez contribué à l'écriture de Silent Hill de Christophe Gans. Participerez-vous de quelle que manière que se soit sur le numéro 2 ?
J'avoue ne pas savoir s'il y a une suite qui est en projet. Je n'en ai pas parlé avec Christophe… Je suis arrivé sur
Silent Hill quand
Samuel Hadida qui détenait les droits à l'époque, n'avait plus que quatre mois pour développer un traitement parce que les gens de chez Konami voulaient s'assurer de la bonne tenue de l'adaptation qui allait en être faite avant de donner leur accord. Ils ne désiraient pas que leur franchise devienne un film tout pourri à la
Resident Evil. A ce moment là, Christophe que je connais depuis très longtemps, cherchait quelqu'un pour l'aider à écrire ce traitement qui puisse à la fois être un film de lui et suffisamment proche de l'univers du jeu vidéo. Etant un gamer tout comme lui, il m'a proposé de le faire car on en avait tellement parlé, on avait tellement joué ensemble dessus du coup on s'est mis à écrire la « story », comme ils disent aux Etats-Unis. Le traitement a été adoubé par Konami, et ensuite il est parti travailler avec
Roger Avary et moi j'ai lâché l'affaire à ce moment-là. Mais de toute façon je ne me serais pas senti à l'aise de dialoguer ou de négocier en anglais. Le studio a demandé des corrections par rapport à la version de Christophe, ils avaient tout un tas d'exigences et je trouvais que ce qu'on avait écrit était très cohérent. Je pense qu'Avary était beaucoup plus à l'aise pour à la fois faire un script dans lequel Christophe se retrouve et pour dealer avec les studios. On recevait des notes de lectures des États-Unis qui étaient passionnantes ! C'est un truc de fou, c'est des tueurs ! Ils écrivent très bien mais dans les exigences qu'il y avait je n'aurais pas su comment y répondre. Avary était plus indiqué pour détourner ce genre d'exigences, voir les refuser complètement. Moi je n'aurais pas eu cette diplomatie, j'aurais été plus brutal. Si
Christophe Gans faisait
Silent Hill 2 et me demandait à nouveau de travailler sur la story je le ferais. Après…
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* Le McGuffin est un objet matériel et généralement mystérieux qui sert de prétexte au développement d'un scénario.