Avec sa lecture du kidnapping du Baron Empain, le réalisateur
Lucas Belvaux est venu conclure de belle manière une année 2009 au cours de laquelle le thriller français a retrouvé de sa superbe (
Espion(s),
Un Prophète…). Une réussite pour l'auteur du diamant noir
La Raison du plus faible, plébiscitée par quatre nominations majeures aux Césars 2010, venant confirmer encore que le cinéaste est probablement l'une des personnalités qui compte le plus aujourd'hui dans le paysage cinématographique hexagonal. Pour accompagner la 35ème cérémonie des Césars qui aura lieu à la fin du mois et la sortie en vidéo de son film en mars, voici un entretien avec
Lucas Belvaux, qui a bien voulu répondre à nos questions.
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Votre précédent film La Raison du plus faible se plaçait au cœur la classe populaire, tandis que Rapt se situe dans la classe aisée. C'est un contrepoint dont vous aviez conscience quand vous avez fait le film ?
Lucas Belvaux : Bien sûr, je l'envisageais même comme un contrechamp. Les deux films parlent de l'argent, de ceux qui en manquent dans l'un, de ceux qui en ont trop dans l'autre.
La Raison du plus faible est un film plus militant, il prend parti ouvertement, c'est presque un manifeste, en tout cas, un film de colère.
Rapt est un film plus politique que militant, plus réfléchi. L'argent est au cœur de l'action, mais il va se révéler, finalement, qu'il n'est que le révélateur des rapports humains. Ce qui relie les films, c'est aussi la question de la survie et, dans les deux films, l'argent est la condition
sine qua non de cette survie.
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Le contraste entre les deux films se ressent dans la mise en scène même : dans La Raison du plus faible, elle est plus brute et posée alors que dans Rapt elle est plus élégante, raffinée, faite de beaux travellings et panoramiques…
La Raison du plus faible est un film d'action(s). Les personnages sont en mouvement, travaillent ou courent après quelque chose. Même le décor est en mouvement, les machines, les trains...Le film est ouvert sur l'extérieur et Liège est une ville très dynamique, sonore, en mouvement continu.
Rapt est un film d'attente. Les personnages y attendent tous, et tout le temps, quelque chose. Ils sont assignés à résidence en quelque sorte. Graff, évidemment, mais sa famille aussi. Film plus statique, donc. Je ne pense pas que la manière de filmer soit très différente, mais on la perçoit de façon différente. Un travelling avec des personnages qui se déplacent se perçoit moins qu'un mouvement sur un personnage statique.
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Une autre différence que, personnellement, je vois avec La Raison du plus faible est que, si dans votre précédente réalisation on prenait parti pour les personnages principaux issus de la classe ouvrière, dans Rapt on n'est pour personne ou plutôt pour tout le monde. Le spectateur est en droit de juger les actes (bons et mauvais) de chacun.
La différence fondamentale est que dans
La Raison du plus faible, on est immédiatement en empathie avec les personnages, pas dans
Rapt. On est, a priori, loin d'eux. Ce n'est que petit à petit qu'on peut éprouver de la sympathie, une fois passée la barrière sociale, quand il y a coïncidence entre leurs sentiments et les nôtres. En ce qui concerne la question du « jugement », effectivement, le spectateur est en droit de juger, mais ce n'était pas à moi de le faire. Le cinéaste n'a pas à condamner ses personnages, ce serait plutôt un juge d'instruction. Le jugement n'est pas un problème en soi, si le procès est équitable. C'est aussi pour ça que j'ai essayé de garder une distance raisonnable avec chacun des personnages.
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Qu'est ce qui vous a inspiré le plus dans l'affaire Empain pour vouloir la retranscrire au cinéma?
Sa brutalité et sa singularité. Le fait que des années après les plaies du baron Empain soient encore aussi douloureuses. Le fait que le retour ait été plus dur que la séquestration.
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Rapt s'inspire librement de ce fait divers des années 70. Outre pour les considérations techniques et financières qu'on peut imaginer (la reconstitution historique…), pourquoi avoir adapté l'histoire à notre époque et changé les noms des personnages ?
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Vous n'avez pas sollicité la participation ou le témoignage du Baron Empain pour nourrir votre scénario. C'était une manière de vous approprier complètement « son » histoire sans vous torturer avec la fidélité des faits du dossier ? Pour ne pas tomber dans l'exercice rigide et parfois encombrant du fameux « d'après une histoire vraie » ?
Les deux questions se rejoignent en une. Ce n'est pas tant « l'histoire du baron Empain » que je voulais raconter, mais ce qu'elle avait d'exemplaire. Sa véritable histoire est encore plus riche, plus complexe et il l'a très bien racontée. Mais c'est SON histoire, dans une époque précise, et déjà lointaine. Je voulais raconter cette histoire en gardant ce qu'elle avait de plus universel, de plus large. Sortir de tout l'aspect historique (et il est très important dans l'histoire d'Empain). Je voulais la désincarner d'abord pour que l'acteur puisse l'incarner librement ensuite. Pouvoir parler de notre époque aussi.
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Il a été publiquement favorable à la vision que vous donnez de son enlèvement. Vous prenez en compte cette marque de reconnaissance ? Est-ce un gage de réussite pour vous ?
Oui. Je ne voulais pas le blesser ou le trahir. Je ne voulais pas colporter les mêmes rumeurs que celles qui ont couru à l'époque. Je voulais le montrer (montrer le personnage) pour ce qu'il a été, une victime, une double ou même triple victime.
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Vous rattachez l'affaire à notre époque mais aussi à son climat politique (il est brièvement fait mention des parachutes dorés, etc…) ; c'était nécessaire selon vous ? Est ce qu'on peut dire que comme La Raison du plus faible, Cavale ou la série « Les Prédateurs », Rapt est un thriller social ?
Ou politique. Dans son époque en tout cas. J'aime bien l'idée que chaque film soit différent même si ils ont « à voir ».
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Vous êtes réalisateur et comédien, tout comme Yvan Attal : cela facilite-t-il grandement les échanges dans le travail de tous les jours ?
Oui, beaucoup. Dans les deux sens. Dans ces cas-là, c'est plus facile pour l'acteur et pour le réalisateur car chacun a un interlocuteur qui a vécu ses problèmes. Le vocabulaire est commun, aussi, la façon de se poser les questions. La confiance est beaucoup plus facile à établir.
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Sa perte de poids a-t-elle été difficile à gérer pendant et entre les prises de vues ?
Yvan l'a prise en charge presque totalement. On a juste aménagé un peu le plan de travail là où on lui demandait trop. Il a été aidé par Maxime Lefrançois, le comédien qui joue le premier et qui est culturiste (Monsieur Univers en titre !) et qui donc a une maîtrise assez exceptionnelle de son corps, de son poids, et de sa masse graisseuse.
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En plus de lui faire subir un régime, avez-vous (ou a-t-il) essayé de le (se) mettre à l'écart du reste de l'équipe technique et de ses partenaires à l'écran pour renforcer la solitude de son personnage durant le tournage?
D'abord, je ne lui ai pas imposé ce régime. C'est son implication qui l'a mené aussi loin. Yvan est un comédien entier, généreux et courageux. Il est allé beaucoup plus loin que ce que j'aurais pu imaginer. Ensuite, le fait de perdre presque vingt kilos en aussi peu de temps implique des changements physiologiques auxquels on ne s'attendait pas. De la fatigue, un ralentissement, puis, peu à peu, un détachement ou une mélancolie, une fragilité émotionnelle. Il a mangé seul pendant plusieurs mois, pour ne pas s'imposer d'envies inutiles et ne pas imposer aux autres les rigueurs de son régime, ça l'a donc isolé, mécaniquement, de l'équipe mais aussi, un peu, de sa famille, de ses amis, de quasiment toute vie sociale. Mais ça l'a rapproché beaucoup du personnage.
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Quelle est votre façon de travailler avec les comédiens en général ?
J'essaie de les mettre en scène plutôt que de les diriger. Je suis assez précis dans mes demandes, mais c'est plus rythmique ou géographique que psychologique.
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Dans le récit, il n'est jamais dit qui sont les kidnappeurs de Graff mais on voit à quelques reprises leurs visages. C'est assez surprenant. Est-ce que cela a été l'un des points sur lequel vous vous êtes posé beaucoup de questions, ou votre démarché était claire tout de suite là-dessus ?
Ça s'est imposé assez vite. D'un point de vue dramatique, ça nous ramenait à ce que connaît l'otage de ses ravisseurs. La voix, la stature, la façon de bouger, mais rien de ce qui fait le contact premier entre les gens. C'est une façon de se déshumaniser pour les ravisseurs, de terroriser, de terrifier la victime, de la plonger dans un état de sidération. Mais, ça se retourne aussi contre eux. Ils ne sont plus vus ou perçus en tant qu'hommes. Ils sont ramenés à leurs actes, à la barbarie de leurs actes. Cet aspect-là m'intéressait, la place du visage, son absence.
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Il y a un bonus intéressant dans le dvd de Rapt où vous commentez les deux carnets que vous utilisez pour la pré-production/le tournage et la post-production du film. Depuis que vous avez démarré dans la mise en scène, vous travaillez toujours de la même façon ?
J'ai toujours fait des croquis, des plans avec la place de la caméra, la position des travellings ou des acteurs. En ce qui concerne les photos de repérages, je travaille comme ça depuis
La Raison du plus faible.
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Vous dîtes dans ce complément que le passage à Ostende aurait dû être plus complet que celui qu'on peut voir dans le film. Qu'est ce que la scène devait apporter de plus ?
Ça pouvait être plus clair. Montrer que depuis le début, cette remise de rançon n'était pas faite pour aboutir forcément mais plus pour vérifier que l'avocat n'était pas en cheville avec la police et que donc, il était sous surveillance depuis le début puis mené en bateau ensuite. C'est pour ça que son nom de code est « blaireau » et qu'il se retrouve en position ridicule sur la plage. Tout ça n'est pas très clair à l'image.
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J'aimerais parler de la place de la musique dans vos films. Elle est présente mais souvent elle ne s'impose pas. Par exemple dans Rapt on a presque l'impression qu'il n'y en a pas excepté dans le dernier quart du récit (une fois que Graff est libéré) où elle se fait réellement sentir. Quelle est votre conception de la bande originale au cinéma ?
J'aime que la musique soit souterraine, qu'elle ne renforce pas les effets. J'aime qu'elle fonctionne plutôt en contrechant ou en contrepoint. Elle doit avoir un rôle dramatique, suggérer, induire, raconter quelque chose de plus. Pas meubler des silences ou compenser des manques.
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Au moment de cette interview nous sommes à quelques jours de la 35ème cérémonie des Césars. Votre film est nominé dans quatre catégories dont celles de Meilleur Film, Meilleur Réalisateur et Meilleur Acteur... Avez-vous une quelconque pression ou bien ce genre de cérémonie vous dépasse ?
Le film est sorti, il a vécu sa vie et on est tous contents. Les Césars, les prix en général, c'est quelque chose à part, quelque chose de plus. C'est assez joyeux.
Daniel Toscan du Plantier disait qu'on ne fait pas les films pour avoir des prix, mais qu'on est bien content quand on en a. Je suis dans cet état d'esprit-là. Je suis content et flatté d'être nommé. Je serais probablement ravi d'en avoir un, mais je n'y crois pas du tout. J'irai donc à la cérémonie sans aucune pression pour profiter de ce moment joyeux et faire la fête avec les copains.
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Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vos futurs projets en tant que réalisateur et comédien ?
Je suis en train d'écrire le scénario de mon prochain film, mais je ne vous en dirai rien. Pas par superstition, mais parce que, comme disait
Jean Renoir : «
Un film, ça se prépare comme un mauvais coup. » et j'aime bien ce côté clandestin, l'impression de préparer une surprise. Ou un mauvais coup.
Rapt sortira en dvd et Blu-Ray le 18 mars. La cérémonie des Césars se déroulera le 27 février au Théâtre du Chatelet.