Après une saison 4 manquant un peu de corps, la cinquième saison débarque en force et délivre un uppercut télévisuel qui ne laissera personne indemne.
Six mois après que la capitaine Rawling ait quitté ses fonctions, le « Bercail » dirigé par Billings et victime de la nouvelle politique budgétaire est en sous-effectif, les tensions raciales s’accentuent, les cartels se livrent une guerre sans merci… Vic, Shane, Lem et Ronnie sont mis sous pression par l’IGS qui enquête sur la mort suspecte de Terry Crowley.
Vic Mackey et sa Strike Team s’imposent avec cet opus saisonnier comme les antihéros par excellence de ce début de siècle, renvoyant Jack Bauer et son ultra jouissif sensationnalisme vide de sens à son bac à sable. Marchant dans les pas de
Six pieds sous terre et
The Wire (
Sur écoute),
The Shield explore l’Homme comme toute œuvre de genre se devrait de le faire. Ici les schémas classiques n’ont plus cours, on ne suit pas le déroulement classique d’une enquête déjà vue dont l’originalité repose uniquement sur le regard des protagonistes, de façon épistolaire. Ici, on fait corps avec un groupe d’êtres humains et leurs sentiments. On souffre, on saigne, on doute… on vit avec eux. Dans le quotidien, au travail. Travail qui se trouve être le plus difficile, celui de flic, au centre des attentes et des querelles politiques, en proie au jugement de tous, au contact de la violence sourde et quotidienne. Boîte de pétrie télévisuelle, comme a pu l’être
Oz, raclant au plus de bas de l’Humanité pour la balancer en plein visage au spectateur cocooné, le confrontant aussi bien aux réalités sociales qu’aux sentiments universels, l’interrogeant sur le monde, sur lui-même.
Outre sa portée profonde et humaine,
The Shield est aussi une œuvre artistique. Caméra documentaire collée aux protagonistes, décors urbains, violence sèche : tout contribue à l’immersion. Cadres composés, pas ou peu de musique – si ce n’est diégétique, interprétation et écriture au scalpel. Tout crée du sens. Luxe moderne, le temps imparti permet de mettre en place un véritable univers, d’offrir une véritable caractérisation aux personnages. Ce que ne peut totalement faire la majeure partie des œuvres cinématographiques actuelles.
Cette cinquième saison récolte les fruits des quatre précédentes. Osant une ellipse de six mois, elle propulse les personnages et le spectateur au cœur d’une intrigue capitale sur le sort de tout un chacun. Intrigue jalonnée des multiples serpents de mer précédemment mis en place : l’assassinat de Terry Crowley par Mackey, le Money Train, Antwon Mitchell… Il est donc indispensable d’avoir pris connaissance de la mythologie de la série afin d’en goûter tout le sel.
The Shield est également le genre de série à profiter d’une vision ultra-rapprochée des épisodes afin d’en pénétrer l’univers, de ressentir la tension palpable et d’offrir une expérience émotionnelle quasi-unique où la violence psychologique prend le pas sur une violence physique pourtant omniprésente. Dès lors se met en place une montée de tension en crescendo constituée de pressions psychologiques, de faux-semblants… culminant lors de l’exceptionnel 8ème épisode, « Kavanaugh », pour ensuite déjouer toutes les attentes et basculer vers le drame quasi-intimiste se recroquevillant sur lui-même, avant d’exploser lors d’un funeste épisode final de près d'1h10.
Cette réussite totale est due bien évidemment à une parfaite maîtrise du médium, sachant exploiter les avantages comme les inconvénients (la recherche d’efficacité et l’articulation dramatique induites par les coupures pubs) mais aussi, et surtout, à l’intégration des talents cinématographiques permettant d’atteindre des sphères jusqu’alors inexplorées.
On retrouve donc à la réalisation du premier épisode, « Extraction », et du 8ème,
D.J Caruso, auteur de l’excellent
The Salton Sea en 2002 et depuis un peu perdu dans des productions hollywoodiennes mainstream. L’exemple le plus significatif reste cependant l’addition au casting d’acteurs habitués des grands écrans, comme ce fut déjà le cas lors de la quatrième saison avec
Glenn Close et
Anthony Anderson. Ici, la série de
Shawn Ryan s’est carrément adjoint les services du monstrueux
Forest Whitaker. L’acteur, déjà flamboyant dans
Bird il y a presque 20 ans et dernièrement oscarisé pour sa performance dans l’impeccable
Le Dernier roi d'Ecosse, donne vie au Lieutenant Jon Kavanaugh, chargé de l’investigation de l’IGS sur la Strike Team, personnage clé de cette saison et némésis de Mackey, ambigu, contradictoire et fragile.
Laura Harring, loin du glamour de la voluptueuse brune de
Mulholland Drive, fait également partie du casting où elle campe une avocate, conférant l’humanité et la force nécessaires à un rôle pouvant s’avérer ingrat. S’ajoutent à leurs impeccables prestations, celles des protagonistes réguliers. Qu’ils s’agissent du toujours impressionnant
Michael Chiklis, du duo
C.C.H. Pounder-
Jay Karnes, de
Walton Goggins et
Kenny Johnson, de
Catherine Dent, de la débutante
Paula Garces....
Passionnante de bout en bout, cette saison a cependant un défaut. Une abominable addiction qui prend aux tripes, dont seule la vision de la prochaine saison ou la révision de l’intégralité de la série pourra nous soulager, un temps tout du moins.
Au final, la dernière saison en date de
The Shield se révèle être une expérience dense, oppressante, intellectuellement vivifiante, addictive… au choc émotionnelle durable - soit l’apanage des plus grandes séries - divisant le monde en deux catégories : ceux qui y ont goûté et ceux qui doivent impérativement s’y essayer.