Homme de cinéma aux multiples casquettes (réalisateur, producteur, éditeur de la collection vidéo « Les films de ma Vie ») et à la filmographie à la fois cohérente et divisible en plusieurs périodes (films de genre, drames érotiques, trilogie paillarde, documentaires sociaux sur le sexe marginal, comédies…), Jean-François Davy est, depuis plus de quarante ans, une personnalité en marge du cinéma français.
A l'heure ou six de ses films sortent en DVD aux éditions Opening (le dernier,
Tricheuse, mais aussi, dans un très beau coffret intitulé « Les inclassables », ses trois premiers films,
L'attentat,
Traquenards,
Le seuil du vide et deux comédies période post- « enquêtes sexuelles »,
Chaussette surprise et
Ca va faire mal !), ce fou de cinéma a eu la gentillesse de répondre à quelques questions posées par Cinéma-France.
- Bonjour Mr Davy, vous avez eu une carrière de metteur en scène très riche et diversifiée et il est probable que beaucoup de personnes ignorent que c'est la même personne qui à réalisé Le seuil du vide, Bananes mécaniques, Exhibition ou Les aiguilles rouges. Après un bref retour au drame érotique avec La femme en spirale en 1984, vous n'allez plus tourner pendant une vingtaine d'années. Pouvez-vous nous dire ce qui s'est passé pendant cette longue absence en tant que réalisateur ? Cet éclectisme dont la logique interne n'est pas évidente a-t-elle participé à cet arrêt prématuré ?
Bonjour Christophe. Tout d'abord, merci de l'attention particulière que vous avez apporté à mon travail de réalisateur… Je suis extrêmement heureux de sortir enfin mes cinq « Inclassables » premiers films car cela m'a permis d'en peaufiner la version « director's cut », de les faire connaître, en particulier aux jeunes cinéphiles, et de tenter avec le recul de voir si, malgré mon éclectisme, l'œuvre de mes jeunes années comporte une cohérence, un ton, un style, bref, si l'on reconnaît ma patte de réalisateur en visionnant chacun d'eux. Le recul de ce quart de siècle éloigné de la réalisation m'aide à mieux me comprendre et ainsi à préparer mon travail futur, le seul qui pour moi soit aujourd'hui important. Pendant ce quart de siècle où je n'ai pas réalisé de film, j'ai vécu des expériences de vie passionnantes, sans jamais m'éloigner vraiment du cinéma puisque j'ai édité en vidéo les films de grands cinéastes, j'ai conduit une aventure industrielle de fabrication et de duplication de cassette, j'ai même fait du doublage, de l'édition, de la restauration, sans parler d'une vie privée très riche en rencontres, surtout féminines… J'ai par ailleurs coproduit plusieurs films pendant cette longue et riche période. Bref, j'ai démarré ma première carrière de cinéaste à vingt ans sans avoir beaucoup vécu. Avec
Les Aiguilles rouges, héritant de moi-même, j'ai commencé la seconde avec vingt-cinq ans d'un vécu très riche en expériences et, paradoxalement, j'ai redémarré avec un film très personnel, autobiographique, puisqu'il raconte un souvenir de mon adolescence.
Les Aiguilles rouges aurait pu être mon premier film et d'une certaine manière il l'est, puisque je me considère aujourd'hui comme renaissant.
- Le coffret DVD « Jean-François Davy, les inclassables » qui sort aujourd'hui revient, entre autres, sur le début de votre carrière, en nous permettant de découvrir vos tous premiers films. A la vision de L'attentat, votre première réalisation, qui n'est jamais sortie en salles, on peut constater que certains aspects de votre œuvre y étaient déjà présents (préoccupations sociales, érotisme, attention particulière portée à la musique). Tous ces éléments laissent à penser que, malgré la diversité de votre filmographie, vous êtes un auteur. Qu'en pensez-vous ?
Tout en ayant été brouillon, j'espère avoir esquissé une œuvre d'auteur et je vais tout faire pour le devenir vraiment, la maturité aidant. Il est vrai qu'en revoyant l'ensemble de mes films, je constate qu'il n'y a pas tant de différence de ton et de préoccupations entre un drame psychologique comme
L'Attentat, un film fantastique comme
Le seuil du vide ou un film-enquête sur une actrice porno comme
Exhibition. Dans les trois cas nous avons en particulier affaire à un personnage un peu paumé, en prise à des préoccupations existentielles assez sombres. Je m'aperçois que
L'Attentat aborde un érotisme sous-jacent, une curiosité pour le mystère féminin qui restera au centre de mes préoccupations de cinéaste.
- Le second film, Traquenards, est, lui aussi, une sorte d'exercice de style, un hommage aux films noirs des années 50, aux films de Melville. Tous les clichés du genre sont là mais l'utilisation de la musique d'un bout à l'autre du métrage est particulièrement audacieuse.
Quel est votre rapport avec la musique au cinéma ?
Un rapport essentiel. Pour moi, la musique c'est l'émotion du film, c'est la résonnance profonde des sentiments qui s'expriment à l'image. J'y attache toujours une importance fondamentale. En ce qui concerne mes deux derniers films, j'ai enregistré la musique de
Les Aiguilles rouges avant même le tournage, et ma collaboration avec le compositeur Frédéric Talgorn a été très intime.
Tricheuse m'a donné du fil à retordre puisque j'ai recommencé trois fois la musique du film avant de parvenir à l'équilibre que je cherchais.
- Votre troisième film, le magnifique Le seuil du vide reste, plus de trente ans plus tard, une incursion dans le cinéma de genre fantastique totalement réussi. Pourtant, vous avez eu le plus grand mal à trouver un distributeur et le film, tourné en 1971, ne sortira finalement qu'en 1974, et dans une seule salle. Comment expliquez-vous cette réticence des distributeurs ?
Je ne sais que penser des distributeurs qui imposent rarement une volonté personnelle de défendre le cinéma qu'ils aiment. Ils suivent tant bien que mal les goûts du public plutôt que de les précéder, et à l'époque de
Le seuil du vide, aucun n'a voulu prendre le risque de se battre pour imposer un film novateur, pourtant parfaitement accessible au grand public. J'ai souvent souffert de cette frilosité des distributeurs, ce qui m'a amené souvent à me substituer à eux, augmentant la part de risque que je prenais en m'engageant dans mes films.
- Dans le film, on découvre l'actrice Dominique Erlanger, actrice atypique au phrasé tout à fait singulier qui a obtenu le prix d'interprétation au festival de Trieste en 1972. Pouvez-vous nous en parler ?
Dominique Erlanger fait partie de ces actrices rares dont la personnalité particulière peut parfois dérouter… Je la connaissais d'autant mieux qu'elle était ma femme dans la vie. Son interprétation contribue à ce qu'il y a de réussi dans
Le seuil du vide et à son caractère indémodable auquel j'étais très attaché au moment du tournage.
- Avant la sortie de Le seuil du vide, vous aurez débuté votre trilogie érotico-comique avec Bananes mécaniques. Le changement est brutal. Quel a été le moteur qui vous a orienté vers la comédie paillarde, polissonne ?
Tout d'abord, je me suis toujours assumé comme un être et un cinéaste libre et indépendant, n'ayant pas peur d'affronter mes nouvelles envies, la voie qui se présentait à moi. J'avais déjà réalisé un « drame » érotique avec
La Débauche. Avec
Bananes Mécaniques, je me suis à nouveau engagé dans un projet érotique, ne parvenant pas à réaliser
Le seuil du vide, alors que la comédie et l'érotisme étaient réputés ne pas faire bon ménage. Je me suis engagé dans cette voie qui répondait à une tradition rabelaisienne bien française. Bien m'en a pris puisque ce petit film a réalisé plus d'un million d'entrées en France…
- Comment expliquez-vous qu'après l'énorme succès de Prenez la queue comme tout le monde…, Q ait moins bien marché ?
Peut-être qu'il arrivait trop tard, à un moment où les goûts du public avaient changé et puis le titre,
Q, n'était plus au deuxième degré, il était au troisième, voire quatrième… Et le public a moins bien suivi. Pourtant, de la trilogie, c'est mon préféré.
- Vous débutez alors Exhibition, premier volet de vos films-enquêtes sur la porno-star Claudine Beccarie. Quelles ont été vos motivations pour vous tourner ainsi vers un cinéma plus cru mais aussi plus social sur la sexualité marginale (principalement des femmes) dans les années 70 ?
Exhibition est né spontanément. C'est en quelque sorte le making-of d'un film que je produisais à l'époque,
Change pas de main de
Paul Vecchiali. Là encore, ma liberté de manœuvre et de pensée m'a permis intuitivement de me laisser guider vers ce qui sera le plus grand succès de ma carrière : trois millions et demi de spectateurs au cinéma en France… Il me paraissait intéressant de donner la parole à des actrices dont on utilisait le corps et plus particulièrement ses parties sexuelles…Cette fois-là, j'ai eu de la chance : le film est arrivé au bon moment.
- En juin 78 sort Chaussette surprise, quatrième film du coffret, une comédie burlesque coécrite avec Jean-Claude Carrière et interprétée par des acteurs de talent comme Bernadette Laffont, Anna Karina (deux égéries de la Nouvelle Vague), Bernard Haller, Rufus… Comment analysez-vous cet échec aujourd'hui ?
Chaussette Surprise est devenu un film culte qui n'a pas vieilli alors que la plupart des comédies françaises des années 70-80 sont irregardables. Je pense que mon goût pour le burlesque, l'absurde, le non-sens, largement développé et mis en scène dans ce film, n'était pas synchrone avec le goût du public français, mais surtout avec celui du distributeur qui n'avait rien compris au film et a entravé sa carrière.
- Après Ca va faire mal ! (cinquième film du coffret) et La femme en spirale, vous ne réalisez donc plus de films jusqu'à votre retour avec le beau film autobiographique Les aiguilles rouges. On en arrive alors à Tricheuse qui, après être sorti au cinéma cet été, est maintenant disponible en DVD chez Opening. Comment avez-vous choisi les acteurs principaux, Hélène de Fougerolles et Zinédine Soualem ?
Ce sont deux comédiens que j'avais repérés depuis longtemps, avec qui j'avais envie de travailler et que j'ai eu l'idée, controversée, de réunir dans un couple de cinéma. Ce fut un bonheur de collaborer avec ces deux grands professionnels tout en finesse et d'une grande sensibilité.
- Tricheuse est une comédie touchante sur l'art de mentir mais parle également de sujets sociaux comme l'immigration, l'amour mixte, les familles recomposées tout en égratignant le monde de la politique ou de l'art. N'est-ce pas un peu trop pour un seul film ?
Tricheuse veut être un conte, une sorte de fable qui raconte avec une apparente simplicité une histoire d'amour improbable. Derrière cette apparente simplicité j'ai voulu, avec légèreté, aborder des thèmes de société qui me sont chers sans jamais tout à fait alourdir, j'espère, la structure narrative du film.
- A la fin de Tricheuse il y a une allusion directe à Sarkozy, ce qui laisserait penser que les problèmes évoqués dans le film sont partiellement de sa faute. N'avez-vous pas eu de tentative de pression pour retirer cette dernière scène ?
Non, je vous rassure, le Président n'a fait aucune pression sur moi ! Je pense qu'il en faut davantage pour inquiéter un homme qui a eu l'audace de choisir
Frédéric Mitterrand comme ministre de la Culture…
- Ce qui me marque dans votre œuvre, c'est la place que vous faites à la femme et à ses tentatives de libération sexuelle et sociale. A travers Wanda, le personnage de Le seuil du vide qui arrive seule à Paris, les actrices pornos, les prostituées qui tentent de faire valoir leur statut dans Exhibition ou Prostitution, les trois femmes qui s'émancipent durant l'hospitalisation de leurs conjoints dans Chaussette surprise, Clémence dans Tricheuse, jeune femme moderne qui tente de trouver son identité et sa place dans une société machiste, la mère de Clémence qui a délaissé ses enfants pour vivre la vie dont elle rêvait, il se crée un lien fort entre vos héroïnes fictives ou réelles. Qu'en pensez-vous ?
Je pense que tout film doit être plus ou moins transgressif, subversif… Quel que soit le sujet, le genre ou les intentions de mon travail, j'ai toujours voulu exprimer mes idées, mon regard sur la société, sur ma relation avec elle et, bien entendu, avec les femmes qui ont toujours été au centre de mon travail avec leur mystère, leur séduction et leurs contradictions. J'ai d'ailleurs l'intention d'aller beaucoup plus loin, à la fois dans cette recherche et cette subversion…
- La tentation du succès semble vous avoir suivi toute votre vie et on peut se demander, bien qu'on sente que tous vos films aient été réalisés avec amour, si la trilogie paillarde n'est pas la conséquence de l'échec à distribuer Le seuil du vide, si les cinq films-enquêtes sur la sexualité n'ont pas découlés du semi-échec de Q, etc.… Je me trompe ?
Peu importe que les films soient faits avec des intentions pures ou impures… Bach travaillait sur commande, et ce n'était pas si mal que ça ! L'intégrité de l'artiste n'est pas là où on pourrait le penser, à savoir s'il réalise son œuvre pour gagner de l'argent ou par besoin profond. Ce qui importe, c'est le respect de son intégrité, de ses idées parfois contradictoires, de ses sentiments souvent complexes et des méandres qui bouillonnent dans sa personnalité.
- Si vous deviez résumer votre carrière de réalisateur, que retiendriez-vous de cette filmographie riche mais inégale (entre autres, en terme d'entrées) ?
De ma première carrière (1966-1983), je retiens que si je n'ai sans doute pas réalisé une œuvre totalement accomplie qui me satisfasse complètement, cependant rien n'indique non plus que je sois un cinéaste raté et qu'il soit préférable que j'abandonne mon activité de réalisateur de film. Après vingt-cinq ans de réflexion, j'ai abordé il y a cinq ans une nouvelle carrière avec autant d'enthousiasme et d'appétit qu'à vingt ans, mais riche de mon expérience et de l'héritage de moi-même.
Les Aiguilles rouges et
Tricheuse correspondent à une phase de redémarrage, et j'espère aller vers des films ambitieux en mariant maturité et juvénilité.
- De quel film êtes-vous le plus fier et pourquoi ?
Le film dont je suis le plus fier, c'est mon prochain…
- Quel film ne referiez-vous pas ?
Celui que je n'ai jamais réussi à faire, « Le 32 Décembre »
- Quel sera votre prochain film ?
J'en tourne un depuis trois mois, en toute liberté, avec une petite caméra numérique HD :
In(out)side Exhibition qui se veut une réconciliation entre une véritable expression cinématographique et la représentation de la sexualité explicite à l'écran… Et j'en prépare un autre que j'espère tourner l'été prochain :
La Fiancée de Papa qui raconte l'histoire d'un homme de cinquante ans qui se fait faire cocu par sa propre fille…
- Enfin, que diriez-vous aux lecteurs de Cinéma-France pour leur donner envie d'acheter Tricheuse ou le coffret Les Inclassables ?
Dans les deux cas, nous avons positionné ces films à un prix attractif :
12.99 euros pour «
Tricheuse » et 39.99 euros pour les cinq films du coffret « Les Inclassables »…
Pour ce prix-la, je vous garantis qu'ils en auront largement pour leur argent !
Comme disait Malraux : le cinéma est un art et par ailleurs une industrie…