Réalisateur incontournable du cinéma indépendant, Emir Kusturica, qui fait l'acteur dans L'Affaire Farewell, n'a pas chômé ces dernières années : retour sur un parcours anticonformiste.
Un cinéaste qui jouait au foot
Emir Kusturica est né le 24 novembre 1954 à Sarajevo. Sa passion pour le cinéma, il la découvre relativement tôt entre les petits boulots pour le cinéma de quartier de Sarajevo et les plateaux de tournage qu'il investissait lorsque l'ami de son père, un réalisateur, y dirigeait ses films institutionnels. Pourtant le jeune Emir ne se prédestinait pas à une carrière cinématographique. De retour chez lui, il préfère vaquer à d'autres occupations : terrains de foot et mauvaises fréquentations. Alors pour le remettre sur le droit chemin, ses parents décident de l'envoyer faire ses études à Prague, chez sa tante, où il intègrera la
FAMU, l'académie du cinéma. Là-bas, il réalisera ses deux premiers courts-métrages :
Une partie de la vérité et
Automne, films qui le démarqueront rapidement des autres élèves. Les professeurs voient en lui un talent prometteur et l'encouragent à poursuivre dans cette voie. C'est pendant ses études qu'
Emir Kusturica alimentera sa culture cinématographique et peaufinera son style. En 1978 il réalise son troisième court-métrage
Guernica, un film sur l'antisémitisme qui remportera le Premier Prix du cinéma étudiant du Festival international du film de Karlovy Vary. C'est après cette récompense qu'il décide de rentrer au pays pour y tenter sa chance.
Là-bas, il travaillera pour la télévision et réalisera son premier moyen métrage :
Les jeunes mariées arrivent, un film qui aborde le thème de l'inceste. Très influencé par
Andreï Tarkovsky, Kusturica affiche avec ce film un anticonformisme qui dérange. Le film sera interdit de diffusion et le jeune cinéaste s'attirera les foudres. En 1980, il revient à la charge avec un nouveau film destiné à être diffusé à la télévision :
Café Titanic, une œuvre tirée d'une nouvelle du célèbre écrivain
Ivo Andric qui dénonce le racisme anti-juif durant la seconde Guerre Mondiale. Cette fois, la critique se montre plus enthousiaste et lui attribue le premier prix du Festival de la télévision yougoslave. Petit à petit, il trouve sa marque de fabrique.
Décidé à sortir des sentiers battus, il se lance dans des films extrêmes, engagés politiquement pour certains, dérangeants pour d'autres. En 1981, il réalisera son premier long-métrage
Te souviens-tu de Dolly Bell, premier film à être tourné en bosnien (et non en serbo-croate, la langue officielle du pays) et qui verse dans la
semi-autobiographie : l'histoire raconte le sombre quotidien de Dino, un jeune adolescent vivant à Sarajevo qui trouvera une échappatoire à sa routine : le cinéma et les plaisirs charnels. Ce film, réalisé pour la télévision, fera entrer officiellement le jeune yougoslave dans la course : il obtiendra le Lion d'Or de la Première Œuvre à la Mostra de Venise ainsi que le prix de la critique du Festival du film international de Sao Paulo.
Te souviens-tu de Dolly Bell ?
Convaincu que la Yougoslavie n'a pas fini de faire parler d'elle, il se lance dans un projet très ambitieux : la réalisation de
Te souviens-tu de Dolly Bell lui donne l'idée d'une trilogie consacrée à Sarajevo. C'est donc avec l'aide du scénariste Abdullah Sidran qu'il écrira en 1985 le scénario de
Papa est en voyage d'affaires où ils dénonceront le régime communiste de Tito, sujet assez controversé à l'époque. Contre toute attente, la Palme d'Or lui sera décernée au Festival de Cannes 1985. Reconnu à l'échelle internationale, le jeune cinéaste de 31 ans est un peu déstabilisé par le succès de son film et décide de renoncer à sa trilogie pour faire une pause. Une année pendant laquelle il se consacrera à la musique : il intègre en tant que bassiste le groupe de ses amis les
Zabranjeno Pusenje (interdiction de fumer) au sein duquel il creuse sa marginalité. Le groupe, à l'instar du cinéaste, affiche cette volonté de parler des problèmes de la Yougoslavie d'aujourd'hui, avec un langage assez subversif. La bande, qui connaîtra un franc succès, se séparera en 1992 avec le début de la guerre pour se reformer ensuite sous le nom de
No Smocking Orchestra.
L'Amérique …
Une fois la pression évacuée,
Emir Kusturica rejoint les antres du cinéma où les Etats-Unis l'attendent avec d'alléchantes propositions. C'est Columbia qui lance les enchères en lui proposant un premier contrat. Après avoir hésité entre plusieurs scenarii, il entame l'écriture d'une histoire qui marquera le reste de sa carrière : celle de Perhan, le personnage principal du
Temps des gitans. C'est avec le journaliste
Gordan Mihic qu'il travaillera à partir d'un fait divers sur les gitans qui inspirera toute son histoire. Le film est le premier à faire preuve de fantaisie. Surréaliste, irréaliste tout en étant troublant de réalité en ce qu'il dépeint les coutumes et croyances gitanes, ce long-métrage met en scène des délires visuels qui deviendront récurrents dans ses prochains films : personnes et/ou objets en lévitation, gags empruntés au burlesque, tendance caricaturale de ses personnages etc… autant dire que c'est en partie à travers cette œuvre qu'
Emir Kusturica finit de se forger une identité. Le cinéaste imprime définitivement son style dans l'esprit du spectateur et marque de son sceau un univers qui lui est propre, celui d'un monde anarchiste, politiquement incorrect. C'est finalement dans son pays qu'il tournera le film où il passera de longs mois dans l'un des plus grands camps gitans d'Europe à Skopje (Macédoine). Présenté à Cannes en 1989, le film obtiendra le prix de la mise en scène.
Le Temps des gitans
La même année le réalisateur
Milos Forman lui demande de venir à New-York le remplacer à la Columbia University. Pendant son enseignement, un de ses élèves (
David Atkins) lui proposera un scénario, celui d'
Arizona Dream. Totalement conquis par l'idée du film qui repose sur l'illusion du rêve américain,
Emir Kusturica quitte les bancs de l'école pour se consacrer à la réalisation du film qu'il tournera aux Etats-Unis et en anglais. Le casting prestigieux rassemblera
Johnny Depp,
Jerry Lewis et
Faye Dunaway. Le tournage commence à l'aube de la guerre en Yougoslavie, et est interrompu à plusieurs reprises.
La guerre
Impuissant face à la guerre qui détruit son pays,
Emir Kusturica décide, après le tournage d'
Arizona Dream, de rentrer avec sa femme. Son objectif est double : retrouver sa famille et réaliser un film dans lequel il raconterait sa vision de la guerre et non celle des médias. C'est ainsi qu'
Underground voit le jour en 1995, et rafle la Palme d'Or au Festival de Cannes. Sans jamais se prendre au sérieux, ce film tourné en partie à Prague et à Belgrade raconte les coulisses de la guerre. Des résistants clandestins se retrouvent enfermés dans une cave pendant la guerre pour y fabriquer des armes. Une fois la guerre achevée, le leader du groupe décide de leur faire croire qu'elle continue de plus belle. Débordant de références, décalé, onirique, déjanté mais empreint d'un fort réalisme, le film mêle plusieurs genres (burlesque, épique, drame, film de guerre) et suscite rapidement la polémique. Le lendemain de sa récompense à Cannes, le journaliste
Alain Finkielkraut écrira un article dans Le Monde, intitulé
L'imposture Kusturica, alors qu'il n'avait même pas vu le film.
Emir Kusturica répondra à ces accusations le 26 octobre 1995 avec un article intitulé
Mon imposture.
Pour le réalisateur, cette lettre ouverte ne sera pas sans conséquences. Sa volonté de mettre fin à sa carrière se fait rapidement savoir. Finalement, après trois ans passés loin des caméras, il revient avec un nouveau film beaucoup moins engagé cette fois et bien plus optimiste :
Chat noir, chat blanc. Un film dans la lignée du
Temps des Gitans pour son côté pittoresque avec en bonus un humour carnavalesque. Bien qu'il soit beaucoup moins revendicatif, le long-métrage ne passe pas pour autant inaperçu : en 1998,
Emir Kusturica est récompensé d'un Lion d'argent à la Mostra de Venise pour sa mise en scène. Et, comme à chaque tournant important de sa vie, il revient à la musique pendant un temps, au cours duquel il réalise le documentaire
Super 8 stories en 2001.
Un village nommé Kustendörf
En 2004,
Emir Kusturica décide de revenir une nouvelle fois sur la guerre, en déclinant la légende de Romeo et Juliette version Balkans. Dans
La Vie est un miracle, nous retrouvons le même univers décalé, ces personnages rocambolesques avec cette toile de fond qu'est le quotidien des Balkans. Pour les besoins du tournage, l'équipe du cinéaste construira une voie ferrée et un village traditionnel. Tourné pendant près d'un an et demi dans les collines de Mokra Gora, le film révèle des images spectaculaires et dépaysantes, nous fait découvrir la Serbie telle que nous ne l'avons jamais vue. Là où les médias montrent des ruines et des larmes, Kusturica se targue de nous présenter un pays qui, en dépit des horreurs de la guerre, garde son identité, sa culture et son charme. Une nature à l'état sauvage dont
Emir Kusturica va tomber amoureux.
C'est alors que lui vient l'idée de baptiser ce village fictif Küstendorf et de le faire vivre. Allant même jusqu'à s'autoproclamer maire, il va donner la priorité au tourisme écologique et à l'enseignement du cinéma. En 2004, le village est accessible au public et reçoit en 2005 le Prix d'architecture européen Philippe Rotthier pour la reconstruction d'une ville. Après avoir tourné le documentaire sur le footballeur Diego Maradona,
Emir Kusturica ne perd pas de vue les possibilités offertes par son nouveau village. En 2006, il entame le tournage de
Promets-moi qui sortira sur les écrans français en janvier 2008. Le film arbore le quotidien d'un petit village isolé du reste du monde et plus particulièrement du jeune Tsane envoyé par son grand-père en ville pour vendre leur vache et y trouver une femme.
Un réalisateur touche à tout
On le sait, Kusturica ne peut pas rester longtemps sans revenir à la musique. Il décide alors de donner un nouvel élan à sa carrière en alliant ses deux passions. Avec les
No Smocking Orchestra il décide de décliner
Le Temps des gitans en « opéra punk ». Présenté en 2007 à l'Opéra Bastille, le spectacle est encensé par la critique et le public. Un franc succès qui fait de lui un véritable artiste. Alors pour finir de montrer qu'il est capable de tout,
Emir Kusturica s'accorde de temps à autres le « luxe » de passer de l'autre côté de l'objectif. Souvent figurant dans ses propres films (
Les mariées arrivent,
Le Temps des gitans,
Arizona Dream,
Underground,
Super 8 stories etc…), il est également sollicité pour des rôles plus importants : après avoir tenu un rôle dans
La veuve de Saint-Pierre de
Patrice Leconte en 2000, il a participé récemment en tant qu'acteur au tournage d'un court-métrage,
Alice au pays s'émerveille (tourné à Küstendorf) dont le concept, mis au point par la réalisatrice
Marie-Eve Signeyrole, consiste à faire financer son film via la toile par les plus petits producteurs du monde. Le 23 septembre, nous retrouverons le cinéaste partageant l'affiche avec
Guillaume Canet dans
L'Affaire Farewell de
Christian Carion. Il prêtera ses traits à Sergei, un colonel du KGB qui décide de faire tomber le régime de son pays. Un véritable défi puisqu'il ne jouera pas dans sa langue natale mais en français et en russe. Une interprétation remarquable pour un film on ne peut plus politique… le contraire nous aurait étonné.