Disponible depuis la fin du mois dernier, la sortie en dvd d'Espion(s) a été l'opportunité d'approcher son réalisateur Nicolas Saada pour un entretien auquel l'ancien critique à bien voulu se prêter.
Pour avoir écouté votre commentaire audio présent sur le DVD d'Espion(s), je sais que le tournage a été parsemé de difficultés, mais déjà a t-il été simple de monter, de vendre un film d'espionnage français ?
Chaque film a son histoire. Après le tournage des parallèles, mon court métrage, j'ai écris une adaptation de roman que je voulais tourner en anglais. J'ai essuyé le refus de huit producteurs. C'est à ce moment là que j'ai décidé d'écrire
Espion(s), tout seul, sans me faire financer l'écriture. Il était plus aisé de « vendre » un film de genre, mais à l'arrivée, il y a eu aussi pas mal de difficultés, ce qui est normal quand on veut tourner son premier film. Une fois le scénario terminé, mon agent de l'époque a réussi à intéresser un producteur.
Guillaume Canet a accepté de le lire, puis a donné son accord pour interpréter le rôle principal. Mais le producteur ne voulait pas
Géraldine Pailhas dans le rôle féminin. Du coup, je me suis tourné vers un nouveau producteur,
Michael Gentile. Guillaume n'a pas lâché le projet, ce qui m'a permis de le tourner avec l'actrice que je voulais au départ. Les partenaires financiers du film nous ont fais confiance. Mais tout le processus qui a mené au tournage est finalement assez court. Deux ans environ.
La courte durée des prises de vues (43 jours) ne doit pas être simple à gérer, surtout quand on a le désir de fabriquer un film exigeant ?
Stéphane Fontaine, le chef-opérateur du film, m'a aidé à relever ce défi. Sans lui et l'équipe, je ne sais pas si j'aurais pu tenir ce temps de tournage si court. En même temps, je pense que ces contraintes sont bénéfiques pour un réalisateur. Elles le poussent à trouver des solutions rapides, des idées. Je ne sais pas si le film aurait été radicalement diffèrent si je l'avais tourné en 50 ou 55 jours.
Espion(s) est une œuvre très référencée. On pense notamment aux films d'Alfred Hithcock. Aviez-vous d'autres références cinématographiques, plus ou moins précises en tête lorsque vous vous atteliez à l'écriture et à la réalisation ?
Elles étaient nombreuses. Mais je ne les voyais pas comme une série d'hommages. Davantage comme une toile de fond, une direction à donner au film. Il y a LES ENCHAINES et LA MORT AUX TROUSSES évidemment, mais aussi les films anglais d'Hitchcock, certains Fritz Lang, L'ARMEE DES OMBRES, BUNNY LAKE A DISPARU de Preminger ou CAUGHT de
Max Ophuls. En fait je voulais mêler l'urgence des films américains des années 70 (Friedkin, Pollack, Lumet) et le côté très dessiné et contrôlé du cinéma classique. Dire que j'y suis parvenu, c'est une autre histoire….
Personnellement en voyant ce style froid et bleuté de la photographie et le lieu de l'action situé à Londres, je me suis dit qu'il y avait (peut-être) une inspiration de fictions télévisées britannique, comme la série MI :5.
J'ai beaucoup aimé les deux premières saisons de cette série, dont j'apprécie le réalisme et l'élégance. J'ai aussi été marqué par THE WIRE.
S'il fallait absolument situer Espion(s) dans une case, dans laquelle le rangeriez-vous ? Film d'auteur ? de genre ? populaire ? … un peu tout cela à la fois ?
A vous de me le dire. Je voulais faire un film exigeant et en même temps tourné vers le public. J'admire énormément le travail des metteurs en scène qui essaient d'aller dans cette direction:
Arnaud Desplechin,
Jacques Audiard, Olvier Assayas,
Bruno Podalydès…il y en a beaucoup.
La plupart des différentes tentatives de faire du cinéma d'espionnage en France ont souvent été des échecs artistiques ou financiers, ces dernières années. Soit parce qu'elles singeaient abusivement les modèles anglo-saxons ou bien parce qu'elles s'en détachaient trop. Quelle a été votre ligne conductrice pour garder ce fil tendu entre les deux précipices ?
Ne pas imiter le cinéma américain d'aujourd'hui. Je l'admire. Je suis bluffé par les JASON BOURNE et les films d'action américain. Mais je n'avais pas les moyens de les imiter, ne serait-ce que vaguement. Je me suis dis qu'on pouvait créer de la tension, de l'attente, quitte à ne pas forcément sombrer dans la surenchère. Le public accepte beaucoup plus qu'on ne le croit. Prenez le dernier film de Tarantino, qui est un succès, et qui pourtant possède un rythme atypique, lent, qui étire les scènes. C'est intéressant de se dire que le film de genre a plusieurs approches possibles. C'est pour cela que j'admire tant Melville.
Quand on vient de la critique et qu'on passe à la réalisation, n'est-on pas tenté de trop analyser en amont son propre travail en cours de fabrication, d'extrapoler le sens de chaque choix artistique fait ou de la moindre petite décision prise ? Avez-vous conservé une part d'improvisation, de feeling, de naturel en faisant Espion(s) ?
Oh oui. Je n'étais pas dans la théorie. Il y avait trop de problèmes à affronter, trop de choses à régler en même temps. Quant à l'improvisation, j'ai essayé de l'incorporer au film, sans en perdre le fil directeur.
Comment travaillez-vous avec les acteurs ? Votre manière de diriger a t-elle différée selon la nationalité du comédien ?
Les acteurs anglo-saxons s'en remettent à vous. Et si le résultat est moyen, c'est vraiment la faute du metteur en scène.
Ils m'ont forcé à donner plus, essayer autre chose, y compris dans la musique de la voix ou la posture physique. Avec les acteurs français, j'étais face à des personnalités très fortes, qui avaient une grande force de proposition. J'ai aimé travaillé dans ces deux rythmes, même si c'est parfois épuisant mentalement, surtout quand on passe d'une langue à l'autre tout le temps.
Guillaume Canet est également un réalisateur, à succès de plus est, a t-il essayé de prendre part à la confection d'Espion(s) ou bien est-il resté cantonné scrupuleusement à son rôle de comédien ? Parliez-vous avec lui de confrère à confrère ou de réalisateur à acteur ?
Les deux, mais il ne s'est jamais mêlé de la mise en scène. Il suffit de voir
Espion(s) et
Ne le dis à personne pour le constater. Nos films se ressemblent sur certains thèmes, mais sont au fond assez différents sur la forme. Je trouve Guillaume absolument remarquable dans le film : il s'est emparé du personnage.
Au moment du casting, vous désiriez avoir Stephen Rea pour le personnage de Palmer sans croire une seconde que vous pourriez l'obtenir. Vous a t-il confier les raisons qui l'ont poussé à accepter le rôle?
Stephen aimait le scénario, et le rôle. Les acteurs anglo-saxons sont toujours partants, peu importe le « cv » du metteur en scène. Mais il faut ajouter que j'ai été très bien épaulé par les deux castings du film : Antoinette Boulat, et Gaelle Stevens.
Faire un long-métrage majoritairement tourné en anglais, en partie situé à l'étranger, avec un casting venu de différents horizons géographique, était-il une difficulté supplémentaire ?
La réponse est dans la question ! Oui. Il y a des jours où je me disais que j'étais fou de me lancer dans une telle entreprise. Et sur un premier film, on doute, on se remet en question. C'est compliqué. Heureusement, Stéphane Fontaine et l'équipe m'ont aidé à garder le cap.
En regardant le film, je trouve que Géraldine Pailhas s'impose dès sa première scène dans l'ascenseur. Pourtant vous avouez qu'il a été difficile de l'imposer sur le projet. Quelles étaient les réticences venues de l'extérieur?
Franchement, je ne sais plus. Et honnêtement, je ne les comprends pas. Géraldine s'est imposé d'emblée, et surtout, c'est une actrice qui peut exprimer beaucoup sans parler, dans les silences. Pour ce rôle, c'était essentiel.
Le scénario flirte avec l'actualité du terrorisme qui généralement oppose nettement le côté des gentils/agressés et des méchants/agresseurs, or ici on serait presque tenter de dire qu'il n'ya pas de méchant. Celui qui s'en rapproche le plus, Malik (Alexander Siddig), ne semble pas être jugé malgré son soutien à des actes révoltants. Peut-être parce qu'il demeure le personnage le plus sincère de tous avec celui campé par Hippolyte Girardot.
Fritz Lang disait : «
Dans la vie, il y a les méchants, et les moins méchants. Au cinéma on appelle la première catégorie, « les héros », et la deuxième « les méchants ». Je crains qu'il ait absolument raison !
Espion(s) contient une certaine part de violence de fait de son sujet mais demeure finalement plus psychologique que frontale. L'un des événements phares du scénario (pour une question de suspense nous ne révélerons pas lequel) n'est pas directement montré mais suggéré par la mise en scène et la narration. Quelle est votre conception de la violence au cinéma ?
Je suis plutôt de l'école « suggestive », et j'ai un problème avec la violence graphique, même si je devrais sans doute m'y confronter un jour ou l'autre. Mais ce qu'on ne voit pas peut être plus terrifiant que ce que l'on voit. L'imagination reprend alors ses droits.
La conclusion reste ouverte en ce qui concerne le couple Canet/ Pailhas. Elle laisse le choix au spectateur de prolonger ou de stopper net leur relation amoureuse. Quel est votre choix personnel ?
Qu'ils se jettent dans les bras, évidemment !!!
Un premier long-métrage est nourri d'éléments personnels de son auteur. En quoi Espion(s) vous ressemble t-il ?
Oui, sans aucun doute. Mais je ne crois pas en l'autobiographie. En tous cas pas en ce qui me concerne. On peut se livrer intimement dans une œuvre sans pour autant raconter en détails sa vie. C'est le vieil adage « L'intime contre l'autobiographie, la vérité contre le réalisme ».
Sa bonne réception par la presse au moment de sa sortie en salle, vous a t-elle surpris ? Les journalistes peuvent parfois, voir souvent, se montrer impitoyables envers l'un de leur confrère passé derrière la caméra.
La presse cinéma a vu le film, a réagi, et je pense qu'elle l'a fait sans aucun calcul. J'étais fier de l'accueil du film par les journalistes. Je n'ai pas une seule seconde imaginé qu'il y aurait « bizutage ». Et puis, la critique a un rôle à jouer. Il faut lui laisser ce rôle.
Si vous pouviez revenir sur la création d'Espion(s), que modifierez vous pour améliorer le film?
Tellement de choses ! Vous avez quinze ou trente pages ?
Avez-vous des projets dans un avenir proche et si oui, appréhendez-vous le « syndrome du second film »?
Oui mais je suis un peu superstitieux, ce qui répond doublement à votre question.
Espion(s) est disponible chez
TF1 Vidéo.
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