Après la diffusion publique de 15 minutes d'Avatar, nous sommes en mesure d'évaluer les promesses du mastodonte de James Cameron. Garanti sans spoiler.
Vendredi 21 août, James Cameron proposait une opération marketing sans précédent : organiser une projection mondiale pour montrer quinze minutes de son film événement Avatar, quatre mois avant sa sortie, pour nous permettre de juger d'un avant-goût de l'expérience qui s'offrira à nous à partir du 16 décembre. Mais avant de vous révéler notre impression devant des morceaux de séquences qui ne figurent pas parmi les plus importantes, ni les plus spectaculaires (si l'on en juge les images disséquées dans la bande-annonce), ne contenant aucun spoiler notable et gardant encore les détails du scénario sous le manteau, il nous apparaît important de resituer les enjeux d'une telle démarche provenant d'un réalisateur ayant toujours repoussé les limites de son art.
Bien plus que de découvrir en exclusivité des images tenues longtemps au secret, la projection doit servir à convaincre un public mal informé des possibilités offertes par la technologie appelé Performance Capture, arrivée avec Le Pôle Express de Robert Zemeckis et répétée depuis avec Monster House, La Légende de Beowulf, bientôt Le Drôle Noël de Scrooge, et plus éloigné dans le futur le Tintin de Steven Spielberg/Peter Jackson. Pourquoi mal informé ? Parce qu'après trois exemples notables, il subsiste toujours une méprise à propos de la Performance Capture (souvent confondue avec la Motion Capture), vue comme un simple procédé d'amélioration des effets spéciaux et du cinéma d'animation, alors qu'il s'agit d'une manière révolutionnaire de concevoir et de faire un film... sans utiliser de caméra ! Les exemples cités plus hauts ne sont en rien des films d'animation ou des dessin animés mais des films à part entière joués par de vrais comédiens de chair et de sang dans un plateau (plus précisément un « volume »), blindé de capteurs qui enregistrent leurs mouvements et leurs interprétations pour ensuite basculer les informations dans des ordinateurs. Au moment du tournage l'informatique ne joue qu'un rôle de captation, aucun graphiste ou développeur n'intervient, ni n'a son mot à dire sur ce qui est filmé et les éventuels problèmes d'intégration. Ainsi presque totalement libéré de la technique, des marques sur le plateau, de la lumière, des entrées et sorties de champs, des décors, des costumes portés... les comédiens œuvrent dans une totale liberté d'action (qu'on pourrait rapprocher du théâtre) que le réalisateur sera libre de sélectionner au gré de ses envies.
L'expression et la diction d'un acteur sur la deuxième prise satisfait mais le mouvement qui l'accompagnait est meilleur sur la cinquième. Pas de problème, le metteur en scène peut sélectionner les deux éléments et les réunir en post-production. Ce même réalisateur veut un comédien confirmé quinquagénaire pour incarner un enfant de 8 ans ou un jeune guerrier au corps d'apollon, une maison, un dragon, dix personnages dans le même film, aucuns soucis, cette technique lui permet cela et bien plus puisqu'il n'est soumis a aucune limite sinon celle de son imagination. Comme pour les plans, affranchi des contraintes physiques de la réalité, il peut situer sa « caméra virtuelle » partout où il veut, échafauder les mouvements de plans les plus complexes, voire ceux impossibles à effectuer en vrai. Il le peut car, répétons-le une bonne fois pour toute, il n'y a pas de caméra !!! Toutes les données enregistrées ne traitent que la matière apportée par les acteurs qui peut être prise de n'importe quel angle, puis traitée, transformée grâce aux apports du numérique qui permettront de l'embellir en intégrant les décors, les textures, les accessoires,… et créer ainsi une vraie image cinématographique. Bien sûr, ceci n'est que le modeste résumé d'une pratique beaucoup plus complexe et parsemée de termes techniques tous plus nébuleux les uns que les autres pour les non érudits, mais il faut bien saisir la nature de ces films et de cette technologie qui va bouleverser la conception originelle du cinéma (d'où le mot révolution qui survient fréquemment), et comprendre l'intérêt suscité chez un cinéaste aussi perfectionniste que James Cameron qui aura attendu plus de quinze ans avant cette fameuse avancée des outils de fabrication qu'il juge comme indispensable pour donner vie à sa vision, et donc pouvoir ainsi démarrer l'aventure Avatar.
Toutefois, Avatar se situe à un autre niveau d'élaboration par sa nature « hybride » (mot entendu de la propre bouche de Cameron), faisant intervenir Performance Capture, prises de vue réelles et effets spéciaux « traditionnels » pour un résultat annoncé comme jamais vu sur un écran. Et il faut bien dire que les spectateurs s'étant déplacés vendredi ont eu du mal à définir l'impression laissée par la projection. Nous ne sommes ni dans du cinéma live, ni dans celui de l'animation mais bel et bien dans une autre dimension n'ayant rien a voir avec le jeu vidéo comme certains ce sont empressés de déclarer après la découverte de la bande-annonce qui ne peut faire office d'argument à la faveur ou à la défaveur d'Avatar. Après avoir vu les extraits dans les meilleures conditions qui soient (soit dans la salle IMAX du Gaumont Disney village), il est clair que James Cameron a pensé son bébé pour la salle obscure avec la 3D, unique moyen de ressentir cette impression de volume et d'immersion totale, véhiculée par des images saisissantes dont on a parfois un mal fou à distinguer les éléments naturels et factices, notamment pendant plusieurs extraits situés dans la jungle de Pandora. Non pas qu'Avatar propose un photoréalisme poussé dans des extrêmes inexplorés, le film ne cherche pas à obtenir un résultat naturaliste, y compris pour le rendu des Navi's, mais bel et bien à rendre compte d'un univers fantastique, matériel et physiquement palpable. Ce qui donnera forcément lieu à une vive polémique ; d'ailleurs n'est-ce déjà pas la cas, avec ces commentaires sur internet affirmant que l'impression donnée par les Navi's n'équivaut pas mieux à celle d'un Jar Jar Binks dans l'épisode 1 de Star Wars ? Propos de mauvaise foi de purs ignorants, ne possédant pas d'arguments pour exprimer leur déception (qui est tout à fait légitime et qui ne saurait être remise en cause), les conceptions des deux entités différant du tout ou tout et la pratique utilisée par George Lucas étant aujourd'hui - dans le domaine des effets spéciaux - reléguée à la préhistoire. Le natif de Naboo ne saurait partager l'interaction, la solidité et la substance observées chez les êtres bleus imaginés par James Cameron.
Depuis le début de cet article, on a essentiellement discouru sur la technologie d'Avatar, ce qui laisserait à penser que le film ne se résumerait finalement qu'à cela alors que les morceaux sélectionnés par James Cameron nous promettent principalement une chose : une vraie émotion. Beaucoup craignent que le résultat final soit froid et empêche toute empathie de filtrer, mais voyant comment en quelques minutes le public présent avait complètement intégré son esprit des situations vues, au point que chaque coupure devenait une souffrance exprimée par un « ooohhh » de déception collectif, on serait tenté de les rassurer sur cette appréhension. Chez James Cameron, la technique a toujours été un moyen et non une finalité, encore moins une barrière à l'émotionnel. Certes il demeure un risque de se tromper mais la façon dont on s'est retrouvé d'emblée plongé dans un récit portant diffusé de manière décousue et archaïque laisse à penser que le risque sera plutôt minime. C'est aussi peu dangereux d'affirmer qu'Avatar sera un mélange de science-fiction, de fantastique, d'aventure, de romance et de guerre dans la pure veine de son auteur dont on entrevoit toutes les thématiques de ses œuvres précédentes. Autrement dit, Avatar s'annonce comme un spectacle dantesque 100% labélisé James Cameron avec du sang, des larmes et du cœur, doté d'un esprit romantique et guerrier, ou il ne sera pas. Nous sommes prêts à prendre les paris en faveur de cet objet inédit difficile à étiqueter, qui mérite déjà son statut de film événement de l'année.
En résumé, Avatar sera sans nul doute un choc visuel de tous les instants (aussi bien pour le meilleur que pour le pire selon les goûts de chacun). Une révolution technique mais une vraie œuvre de cinéma avant tout, de James Cameron qui plus est, avec une histoire, des personnages et de l'action dantesque qui devraient normalement nous faire vibrer sur notre fauteuil pendant toute la projection. Réponse définitive le 16 décembre.