Christian Bale passe aisément pour un acteur cérébral par sa disposition à privilégier des âmes torturées, ambivalentes, souvent à la limite de la névrose (American Psycho, Shaft, The Machinist, Bad Times, Rescue Dawn,…), tout en offrant une grande variété d'approches de genres et de styles. « Je pense que c'est une forme de prétention de croire que seuls les bons rôles se trouvent dans les petits budgets et les films indépendants. Je ne désire pas m'enfermer dans ce snobisme ». En même pas dix ans, il fut Jésus, fils de Dieu dans un téléfilm sur la Vierge Marie, un yuppie insensible, un gosse de riche raciste et criminel, un soldat de l'armée allié et un vétéran meurtri de la guerre du Golfe, un guerrier à la découverte de ses sentiments, un ouvrier paranoïaque, un super-héros déchiré par la culpabilité, un colon britannique du temps de la découverte des Amériques, un aviateur prisonnier d'un camp vietnamien, un magicien manipulateur, un fermier estropié, une personnalité du chanteur folk Bob Dylan, deux chefs de la résistance humaine en plein doute et un agent du FBI obsessionnel, et il s'apprête à enfiler dans un avenir proche les gants d'un boxeur déchu (The Fighter de Darren Aronofsky) et donner corps à l'éventuel responsable du kidnapping sanglant d'une fillette (Prisoners de Bryan Singer). On le voit, Bale aime naviguer dans une nuance de gris, explorer en profondeur les failles, la fracture qui révèle la vraie nature des personnages auxquels il s'identifie bien qu'il avoue ne pas avoir d'affiliations particulières avec eux : « Je ne pense pas être un des personnages que j'ai joué. Ce sont vraiment des personnalités très éloignées de l'homme que je suis dans la réalité ». Des personnages toutefois qu'il nourrit en apportant sa distinction, sa solidité, son charme de papier glacé qu'il aime à toujours pervertir subtilement les contours, à en égratigner le masque pour mettre à la lumière du jour la psychologie cachée. Comprendre les motivations de l'anti-héros dans l'intention de mieux les refléter à l'écran, voilà sa motivation première qu'il ne cesse de repousser davantage en s'immisçant plus en amont dans leur construction, notamment sur The Dark Knight, Le Chevalier Noir et Terminator Renaissance, au cours desquels il collabore à l'écriture des scénarios dans l'optique d'étoffer ses rôles.
Son engagement devient progressivement total. Rien ne l'effraie. Aucune limite ne semble l'arrêter dans ses objectifs qu'il se fixe lui-même. Ainsi quand il doit maigrir pour prendre la silhouette svelte de l'insomniaque Trevor Reznik du thriller The Machinist, Christian Bale prend sur soi de perdre 28 kilos en ne se nourrissant que de fruits et d'eau (la légende veut qu'il n'ingurgitait qu'une salade et une pomme verte par jour) devant les yeux estomaqués de l'équipe du film, d'un nutritionniste professionnel et du réalisateur n'espérant pas un si gros sacrifice et une mise en danger de sa santé se déclarant par des évanouissement plutôt fréquents sur le plateau. « J'avais ce sentiment stupide d'invincibilité, du genre « Je peux le faire, je peux gérer cela ». Une prise de risque pour un résultat à l'arrivée tout simplement bluffant et inédit que même la récente prouesse physique de Michael Fassbender dans Hunger de Steve McQueen (faisant grimper le niveau d'un cran) n'aura pas éclipsée. Le revoir dans un aspect proche d'un rescapé de la Shoah continue aujourd'hui de filer le tournis. L'exploit est renforcé par sa fulgurante reprise de poids pour revêtir la combinaison de Batman Begins qui n'a pas été sans poser quelques menus problèmes. En effet, si l'acteur n'a pas de soucis pour grossir, son manque de modération a failli lui coûter la place dans le revival de l'homme chauve-souris. Devenu trop gros, il ne peut rentrer dans un costume qui ne pardonne pas le moindre excès graisseux. Direction alors un stage intensif de musculation dans l'intention de se construire une carrure d'athlète (ces mesdames auront certainement apprécié l'aboutissement projeté sur la toile)… qui disparaîtra complètement un an plus tard pour les besoins de l'histoire de Rescue Dawn de Werner Herzog, récit du destin véridique du pilote de bombardier Dieter Dengler, survivant du crash de son avion, de sa détention dans une prison du Laos et de son évasion dans la jungle pendant le conflit vietnamien.
L'exemple est suffisamment éloquent pour penser que le travail du corps ne va pas sans celui de l'esprit pour cet amateur de l'équitation et de la lecture. Et à l'instar de ce dernier, il faut se donner tout entier s'il on veut atteindre la perfection espérée. Dans le cas de Christian Bale, cette recherche de la perfection (n'ayant de meilleur modèle que son aspect irréprochable de dandy d'American Psycho) et de la réussite artistique ne date pas d'hier. Adolescent il s'entraîne ardûment à la danse et aux arts martiaux pendant dix semaines juste dans l'espoir d'être le plus convaincant lors des passages musicaux de Newsies et Swing Kids. Le comédien se distingue des ses partenaires comme Johnny Depp, grand adepte du transformisme jusqu'au bout des ongles, c'est que lui n'a que très rarement recours aux postiches et accessoires encombrants. Son allure est très fréquemment d'une grande sobriété, hormis certaines exceptions comme les films d'époque du type Le Nouveau Monde (The New World, 2005) de Terrence Malick, mais là non plus pas d'extravagances, seul le minimum vestimentaire et de maquillage requis ; ou les Batman et son inconfortable costume qui pendant le tournage du premier l'obligeait à jouer sous une chaleur intenable, l'handicapait de l'ouïe et de la vue et lui refilait quelques migraines douloureuses. Ses traits sont constamment simples, purs et droits. Cela ne s'applique pas à sa voix que le comédien peut faire évoluer quasi à sa guise. Les différents accents anglo-saxons ne sont pas des barrières : au contraire il les maitrise à la perfection et les module selon l'utilisation adéquate, poussant le bouchon jusqu'à prendre un accent local selon l'endroit où se font ses interviews. Il est donc normal qu'il soit sollicité pour le doublage des dessins animés Pocahontas (1995) et pour la version américaine du Château ambulant (Hauru no ugoku shiro, 2004) d' Hayao Miyazaki.
I'm not a hero
Son talent, Christian Bale l'exerce sans retenue, qu'il s'agisse d'un film d'auteur dans le pur sens littéraire ou dans une production hollywoodienne en apparence légère, dès l'instant que l'œuvre a un sens et aboutisse sur un objet réflexif concret. A partir de 1999, l'acteur ne figure que rarement dans une première œuvre (American Psycho, Equilibrium, Bad Times…), privilégiant la collaboration avec des cinéastes confirmés (Todd Haynes, Terrence Malick, Christopher Nolan, Werner Herzog, Michael Mann), des jeunes talents remarqués (Brad Anderson), des techniciens chevronnés (Rob Bowman, James Mangold)… bref des personnes dont il estime les créations, le poussant à s'investir avec une confiance plus ou moins prononcée. Quand Warner Bros. lui propose le personnage de Batman, on peut se dire que l'élément décisif de son acceptation d'un rôle - qui à coup sûr allait changer définitivement sa vie - n'est autre que la présence du réalisateur de Memento (2000) aux commandes du projet. Sa contribution au mythe Batman ? L'intéressé n'a pas l'air d'accord : « Je ne pense pas avoir énormément d'affinité avec les supers-héros. Je n'ai jamais eu de fascination particulières pour Superman, Spider-Man, Batman ou aucun personnage de ce type ».
Comment alors expliquer qu'il accepte de signer pour trois superproductions aussi accaparantes ? Un nombrilisme et un narcissisme débordant ? Il y a peu de chances, car à bien y regarder la star n'aime pas être le centre d'intérêt sur lequel tous les regards de la foule se portent. Il suffit de sélectionner toutes ses participations à des films d'action (gros budget ou non) pour remarquer que bien qu'étant l'élément central du récit (du moins le supposé), l'attention du spectateur se porte invariablement sur l'un de ses collègues : en faisant abstraction d' Equilibrium (2002) de Kurt Wimmer et Batman Begins, il en va pour Le Règne du feu et l'impressionnant look de Matthew MacConaughey, The Dark Knight, Le Chevalier Noir et l'interprétation magistrale du défunt Heath Ledger en Joker et dernièrement dans Terminator Renaissance où uniquement le nom de l'inconnu Sam Worthington vient à l'esprit. Faut-il y voir la suffisance d'un artiste se contentant de spéculer paresseusement sur sa notoriété chèrement arrachée ? Possible dans un sens, Christian Bale n'est pas exempt de défauts et une poignée de ses prestations pouvant laisser à désirer par leur artificialité et leur manque de consistance (Shaft, Bad Times). Sauf que l'idée d'un désir de ne pas prendre le pas sur l'œuvre n'est pas à écarter non plus : « La présence d'un acteur ne devrait jamais être plus importante que celle du film ». Sinon pourquoi aurait-il accepté d'interpréter un personnage qui n'apparaît qu'au bout d'une heure et demie dans Le Nouveau Monde (quoique connaissant les multiples remontages et réorientations scénaristiques du metteur en scène il est possible qu'il ne devait pas en être ainsi au départ) ? Pourquoi vouloir jouer l'une des sept facettes de Bob Dylan aux côtés de plusieurs partenaires de renom dans le collectif I'm Not There (2007) de Todd Haynes, quand il pourrait avoir son biopic pour lui tout seul ? Si Christian Bale veut tellement être une star, pourquoi accepter de former un duo avec Hugh Jackman dans Le Prestige (The Prestige, 2006), avec Russell Crowe dans 3h10 pour Yuma (3 :10 to Yuma, 2008) et Johnny Depp dans Public Enemies (2009) ? Des célébrités mieux connues du grand public, qui peuvent se montrer envahissantes pour quelqu'un désirant se mettre en avant.
Star malgré lui
« C'est quelqu'un de généreux, qui partage, qui donne… Pas du tout le genre à tirer la couverture à lui et à imposer son point de vue sous prétexte qu'il porte un nom célèbre. Pas le genre qui se la pète, quoi ». Voilà comment Sam Worthington définit en quelques mots son collègue de scène de Terminator Renaissance. Nous nous éloignons de l'homme prétendument intéressé qui à en croire son entourage professionnel ne vit que pour son art dans lequel il s'engouffre complètement, avec ce que cela comporte comme qualité et comme excès : quand il pique une violente colère contre le directeur de la photographie Shane Hurlbut - ayant perturbé sa concentration lors d'une scène difficile du quatrième opus de la franchise Terminator – l'affaire ne passe pas inaperçue et se répand tel un feu de poudre dans le monde entier. Rapidement, l'enregistrement audio de la querelle est diffusé en masse sur les sites de vidéos, blogs et forums d'internet. En quelques heures des parodies et des remix musicaux de goût plus ou moins douteux font leur apparition… L'engouement autour de ce non-événement (des conflits houleux naissent et s'éteignent chaque jour dans ce milieu) oblige Christian Bale à faire une déclaration d'excuse publique le lendemain.
Un fait-divers qui aurait dû rester dans le privé mais lorsqu'à l'été 2008, votre film pulvérise un grand nombre de records au point de devenir le second plus grand succès de tous les temps aux Etats-Unis, n'importe lequel de vos faits et gestes devient propice à commentaire et le moindre faux pas se remarque. Evidemment, quand Christian Bale se fait arrêter le soir de l'avant première anglaise de The Dark Knight, Le Chevalier Noir pour avoir été physiquement agressif envers sa mère et sa sœur, la presse people ne se fait pas prier pour divulguer l'information. Si les spectateurs aiment à porter aux nues leurs idoles, ils aiment également les voir chuter. Heureusement, l'incident n'aura pas de suite, la plainte contre lui étant retirée dans les jours suivants. Mais cette mise sous les projecteurs de sa vie intime est difficilement acceptée par Christian Bale qui n'assume pas réellement les contraintes de sa célébrité depuis le début. Le comédien se souvient bien de son retour au pays après sa tournée mondiale pour L'Empire du soleil qui lui a fait regretter d'avoir participé à l'aventure: « J'ai adoré faire le film mais j'ai été choqué quand j'ai commencé à recevoir toute l'attention à mon retour chez moi à Bournemouth. Les filles étaient sur mon dos constamment, les garçons voulaient sans arrêt me défier. On me suppliait de parrainer des fêtes locales alors que la seule chose que je désirais c'était enfourcher mon vélo et parcourir la forêt ». Il avoue détester les interviews et ne se prête à l'exercice uniquement dans le cadre de ses obligations contractuelles pour la promotion de ses films. A la naissance de sa fille en 2005, l'acteur refuse catégoriquement de la présenter devant les médias, pas même de donner son prénom. Cette aversion pour le cirque médiatique remonte très tôt avec l'engouement qu'il suscite auprès des journalistes au moment du circuit promotionnel de L'Empire du soleil qui ne se passera pas dans les meilleures conditions. Excédé par les bains de foules à répétition lors des présentations du film et par les questions se répétant à l'infini, il craque et quitte précipitamment son hôtel situé sur les Champs Élysées jurant ce jour-là à ses parents qu'il abandonne définitivement le cinéma : ' C'était horrible. J'étais presque toujours en train de pleurer durant les interviews et à m'enfuir ou disparaître durant les conférences de presse, prétendant que j'allais aux toilettes ».
Oui, Christian Bale n'a pas un tempérament facile mais il ne détonne pas d'une nature capricieuse, plutôt d'une forte passion pour son art, doublée d'une frustration de l'échec. Car au bout du compte on finit par oublier que sa renommée est majoritairement la traduction d'une estime plus que celle de triomphes en salle. Les gens ont beau s'accorder sur les qualités de jeu de l'acteur et vanter les mérites de ses choix de carrières, souvent peu d'entres eux font le déplacement pour supporter financièrement le prodige: à ses débuts jusqu'à sa reconnaissance beaucoup de ses prestations restent anonymes, ensuite pas mal de ses apparitions (petits budgets ou grosses machines, œuvres d'auteurs ou séries B) ne font pas recettes : sur le territoire américain Capitaine Corelli (Captain Corelli's Mandolin, 2000) de John Madden et Le Règne du feu récupèrent tout juste la moitié de leurs mises, loin d'être déficitaire Le Prestige ne fait pas de vacarme à sa sortie, la découverte du Nouveau Monde n'intéresse que les fans de Terrence Malick autant dire une minorité… Equilibrium ne doit son salut qu'aux ventes étrangères et dvd qui ont permis à ce sous - Matrix (qu'il reniera) de se faire une réputation auprès de la communauté geek et adolescente qui le découvrent à cette occasion, pareil pour The Machinist qui demeure essentiellement un succès de festival. A chaque fois, on dit le comédien très affecté (voir dépressif) par les faibles rentrées d'argents enregistrées par les projets auxquels il participe, et non pas par crainte de voir sa réussite personnelle s'amoindrir. De toutes façon, s'il continue de fructifier ses collaborations avec ses amis Todd Haynes, Christopher Nolan et autres, s'il ne cesse d'attirer les offres de réalisateurs talentueux, son avenir n'est pas prêt de s'assombrir. Loin de là.