A l'occasion de la sortie en salles d'Humains, nous avons rencontré les actrices Sara Forestier et Manon Tournier, les réalisateurs Pierre-Olivier Thévenin et Jacques-Olivier Molon et les producteurs et distributeurs Vérane Frédiani et Franck Ribière (La Fabrique de films). Compte-rendu de cette rencontre.
- Est-ce que vous vous êtes fait aussi peur qu'à nous ?
JOM : J'ai vu et revu des films d'horreur. Sans être blasé, les mécanismes de la peur, je commence à les connaître. Mais on s'est quand même fait peur sur le plateau : Sara est passée à travers une vitre, et Manon est tombée dans le trou.
Pierre-Olivier, t'as eu peur ?
POT : Pour nous le travail est tellement long dans la préparation…
SF : Mine de rien, la fin a été difficile à tourner : on était dans des mines à la frontière française/luxembourgeoise. L'équipe a passé plus d'une semaine sous terre, en continu, dans le noir, avec seulement l'éclairage que vous avez vu dans le film.
VF : Surtout qu'il y a eu une coupure d'électricité…
FR : Pendant 2h !
VF : et on était vraiment dans le noir…
FR : au fond de la mine… Il fallait ¼ d'heure pour y aller en train…
- Quelle a été la préparation, pour faire les hommes de Neandertal ?
JOM : Ca prend du temps. Il faut faire venir très tôt pour les comédiens et les maquilleurs, pour un processus de 4 à 5h : prothèses, masque, maquillage, sourcils, cheveux, costume. Il a fallu auparavant fabriquer chaque masque, indépendamment : on moule le comédien avec une pate dentaire dont on tire un buste en plâtre que l'on sculpte à partir des designs de
Pierre-Olivier, qui ont été prolongés par l'équipe canadienne d'effets spéciaux. On remoule ensuite, en silicone ou en plâtre, pour en tirer les masques. Plus d'un mois et demi de travail.
- Le film fait un peu penser à La Crypte. D'où vous est venue l'inspiration ?
JOM : L'inspiration, ce sont surtout les scénaristes qui l'ont eue. Ils sont partis du carnaval qui existe vraiment dans la vallée de Lötschental : des hommes se déguisent en monstres en février, avec des masques en bois terribles comme sur un album de death metal, et des épaules rehaussées façon footballeur américain. Ils font peur aux gens, les attrapent, les mettent dans la neige... Les scénaristes sont aussi partis du canevas scientifique : l'homme de Neandertal pourrait peut-être avoir survécu plus longtemps qu'on ne le pensait. On n'a toujours pas expliqué comment ils ont disparu, et il reste des énigmes, comme l'Homme de Flores. Ils sont donc partis de cette hypothèse, et on a fait appel à
Michel Brunet (paléontologue ayant découvert Toumaï au Tchad). Bon, il voit cette théorie comme de la science fiction, mais en Suisse, après tout, il n'y a pas que du Toblerone et des banquiers. Un scientifique américain a mené une enquête dans les montagnes afghanes, qui sont très isolées ; il a recueilli des témoignages sur une sorte d'homme particulier, un peu comme le mythe du Yeti, qui pourrait être un homme de Neandertal qui aurait évolué. Malheureusement, il a été tué par les Talibans avant de pouvoir terminer son enquête, on en saura pas plus : la réalité rejoint la fiction. Comme quoi tout reste possible, le Loch Ness…
VF : Par rapport à
La Crypte… on est plus fan de
The Descent, mais effectivement la fin…
- Oui, et la scène de la voiture, d'ailleurs, ressemblait un peu à The Descent.
VF : Non, pas plus que ça. Le film n'a pas vraiment servi d'inspiration. Mais on l'a distribué en France, on l'aime beaucoup.
FR : D'ailleurs pour
The Descent l'accident est déclencheur du traumatisme de l'héroïne, alors que dans
Humains, l'accident est l'élément qui lance l'histoire de la forêt, de la montagne.
- Au niveau de la thématique, on a parfois vraiment l'impression d'être dans Delivrance…
JOM : Délivrance est une référence, mais plutôt inconsciente. On n'a pas voulu faire comme
Delivrance, qui va assez loin et est le type même du Survival. Nous nous sommes inspirés du survival et de ce canevas de survivants à travers la forêt, les montagnes. C'est surtout inconscient, donc. Mais on peut effectivement penser à
Delivrance, ou à d'autres films comme
Détour Mortel, mais pas forcément volontaire. Il faudrait ensuite voir avec les scénaristes pour savoir s'ils s'en sont inspirés dans l'écriture du scénario.
- On peut penser aussi à La Colline a des yeux. Bien sûr, chacun voit différentes inspirations, mais il y a des liens. Ce film avait marquait une contestation forte. Avez-vous cherché à faire une forme de contestation avec Humains, ou développer un discours en seconde couche ?
POT : Il y a une forme de message, oui, sur l'humanité : le film s'appelle
Humains, il aurait pu s'appeler Créatures, Neandertal, Sauvages ; le fait d'avoir choisi
Humains a un vrai sens.
VF : L'idée des créatures, on en a beaucoup discuté en préparation, notamment avec
Michel Brunet : on ne voulait pas les montrer comme des monstres, comme dans un film d'horreur typique parce qu'on parle d'une espèce qui a vécu, qu'on part du principe que les deux espèces se sont croisées (Neandertal et Sapiens), et l'une n'était pas plus animale que l'autre. Donc si on imagine qu'aujourd'hui ces deux espèces ont évolué et se recroisent, il n'y en aurait pas une plus barbare que l'autre.
***SPOILERS*** A la fin, quand les hommes exterminent l'autre espèce, c'est tellement propre à l'humain… ce n'est pas une contestation, mais plutôt un constat, sur notre façon de nous comporter face à n'importe quel inconnu.
***FIN DE SPOILERS***
FR : On a voulu l'illustrer particulièrement dans la scène de baston. On s'aperçoit que l'homme primitif, censé être plus bestial, se retrouve face au « civilisé », finalement beaucoup plus fort, plus violent, plus brutal. C'est le thème classique de l'humain monstrueux, du monstre humain, avec une passation de violence entre les deux espèces.
- Sara, comment es-tu arrivée sur le film ?
SF : je suis arrivée la dernière, un mois avant le tournage. On m'a fait passer le scénario, je l'ai lu. J'aime pas trop les films qui font trop peur, où il y a trop de sang. Ce qui m'a plu c'est qu'il y a avait quelque chose de l'ordre du divertissement, du film d'aventure. Je trouvais le scénario drôle, au départ, et j'aimais ce mélange, je trouvais ça assez ouvert. Après, j'ai rencontré
Pierre-Olivier et
Jacques-Olivier, et en discutant on s'est rendu compte qu'on voulait faire le même film. [se tourne vers les réalisateurs] Que vous aviez une vision, que c'était vraiment plus un film d'aventure, et à partir de ce moment-là, voilà, on est parti …
- Et Lorant Deutsch ?
JOM : Super cool ! On était à la recherche de comédiens, on est allé le voir au théâtre, on l'a trouvé vraiment très bien, avec un look nouveau qui correspondait un peu au personnage qu'on voulait, un peu aventurier. On lui a dit « garde ce look-là, on va te coller un blouson à la Indiana Jones ». Il est arrivé très naturellement, très motivé pour ajouter un personnage supplémentaire à sa palette de comédien. On le voit surtout dans des films comme
Jet Set ou
3 zéros, comme un acteur comique, familial. Depuis il a pris un virage dans sa carrière avec
Sartre et
Jean de la Fontaine, le défi. Il a pu ici toucher à un genre nouveau, explorer le domaine du fantastique.
- Manon, comment, à votre âge, arrive-t-on dans une aventure pareille ?
MT : Mon agent a appelé ma mère pour dire que j'avais un casting. Je suis arrivée, je n'avais pas le texte, je faisais la scène où je suis enfermée, avec le petit qui tape contre les grilles, et une autre où je faisais la peste. Je suis arrivée, il y avait
Pierre-Olivier,
Jacques-Olivier et
Laurence Lenantais, ma coach pendant le tournage. Ils m'ont demandé d'improviser les deux scènes,
Jacques-Olivier faisait l'enfant – c'était assez comique. Ils ont rappelé ma mère une semaine après pour me revoir, cette fois-ci avec le texte. Je l'ai fait, ça a collé.
- C'est votre premier film. Quelle expérience du cinéma avez-vous ?
JOM : Je viens des effets spéciaux, du maquillage, j'y étais pendant dix ans. J'ai fait il y a très longtemps des courts métrages de zombies dans le Nord-pas-de-Calais, un peu
Bienvenue chez les Ch'tis chez les zombies en avance. C'est
Pierre-Olivier, surtout, qui vient des courts-métrages.
POT : Pour la mise en scène, c'est effectivement super important de passer par le court-métrage. J'en ai fait deux, pour un concours sur internet. Cela aide, c'est même utile. Faites-en, envoyez-les, passez des concours…
VF : Oui : en tant que producteur, on les regarde pour trouver des réalisateurs qui puissent nous épater un peu, sur 5 minutes. Je déconseille les 20minutes, ça sert à rien. Sur 5 minutes, on voit s'il sait se servir d'une caméra.
FR : Le cours-métrage reste une arme absolue pour convaincre les producteurs, les financiers… et pour l'auteur lui-même : il se rend compte s'il est capable, s'il a envie de vivre tout ça en faisant un long. Le long, c'est les emmerdes du cour-métrage multipliées par mille. Le problème c'est qu'on trouve qu'alors que c'est un moyen d'expression extrêmement libéral, beaucoup de jeunes réalisateurs français essayent de faire des ultra classiques, très franco-français. C'est dommage : s'il y a vraiment un format qui va très bien au film de genre, c'est le court métrage. Il n'y en a pas assez. Après, il y a la longueur : il y en a de 40 minutes ! Autant faire un long…
- Où avez-vous tourné les scènes en extérieur ?
VF : Un an avant, on s'est rendu en Suisse pour savoir si on pouvait tourner là-bas. La réponse était plutôt positive. On y a donc tourné les scènes de torrent, de montagne, dans le cadre même du scénario… Après, les mines et les forêts, c'était au Luxembourg, qui a d'ailleurs financé en partie le film. Il n'y a aucune scène en studio.
- Il y a de très belles vues !
JOM : Les vues aériennes, on les doit à Franck [Ribière, NDLR], qui a dégotté un hélicoptère sur place.
FR : Le film se trouvait là, le Lötschental c'est vraiment l'endroit, il n'y a vraiment pas d'autre façon de le montrer, il fallait un hélico, alors voilà.
- Le film se passe dans les Alpes suisses. Pourquoi pas un lieu plus lointain, comme le Nepal ? Cela aurait amélioré la consistance du scénario par rapport à cette idée de civilisation qui perdure. Là on est encore en Europe… cela provoque une sensation d'incohérence.
VF : L'homme de Neandertal a vécu en Europe.
FR : Sur une ligne qui allait de l'Allemagne jusqu'en Suisse, particulièrement dans les glaciers entourant le Lötschental. En comparant cette donnée scientifique avec l'explication du carnaval (Des gens, venus dans la vallée pour se protéger, sont tombés sur une population étrange qui a eu peur, s'est retirée dans la montagne et attaquait les villages la nuit pour prendre les victuailles). Le truc du script, la fiction, c'est que ces populations repoussées dans la montagne, ce serait des hommes de Neandertal. Si on était allé en Europe centrale, en Afghanistan, on aurait eu un tout autre type de film. Là, c'est plaisant de le savoir en Europe, à nos portes. Dans le Lötschental, on peut faire des kilomètres avant de voir une baraque.
- C'est rare, un film coréalisé. Comment ça marche, question partage des tâches ? Comment on réalise un film à deux, concrètement ?
POT : Pas trop mal, car on prévoit ensemble tout à l'avance : story-board, découpage, tout est prévu à deux. Sur le tournage, c'est différent : on a fait un partage des tâches pour éviter les confusions. Sur un plateau c'est très facile de ne pas bien se faire comprendre, donc c'était vraiment important qu'on sache qui fait quoi.
JOM : Pierre-Olivier s'est occupé particulièrement des comédiens, de la direction d'acteurs, pendant que moi je m'occupais de l'équipe, à regarder ce qui se passait. On se faisait un briefing le matin, un débriefing le soir. Entre les prises, on se parlait s'il y avait des modifications éventuelles à faire. Mais comme on avait fait toute la préparation ensemble et qu'on se connaît quand même depuis 1996, on s'entendait très bien, on avait une vision commune du film qu'on voulait faire, et du divertissement en général.
SF : C'est vrai que quand on est comédien, au début ça fait un peu peur de se dire qu'il va y avoir deux personnes qui vont te diriger, on se dit que peut-être ils ne vont pas être d'accord, et si tu as un doute, vers qui tu te tournes, toi… Et en fait, j'ai été assez impressionnée, il y avait vraiment une cohésion, sans doute due au fait qu'ils s'entendent super bien, se font vraiment confiance et arrivent préparés sur le tournage. On n'a jamais assisté à une divergence d'opinion. C'était quand même hyper rassurant pour nous, et même impressionnant de voir à quel point c'était fluide.
- A combien s'élève le budget ?
VF : Aux environs de 5 millions d'euros. C'est un genre qui se fait rarement en France. Les films de genre français actuels sont autour de 2-3 millions. On est donc au dessus.
FR : Pour produire un film maintenant, il faut
Canal, il faut une chaîne comme
Cinecinema, mais derrière il n'y a pas de chaîne en clair qui va se mouiller sur un film qui peut être interdit au moins de 12 ou 16 ans. Aujourd'hui, pour trouver ces financements complémentaires, on est obligé d'aller à l'étranger, de monter des coproductions. Le Luxembourg particulièrement, qui a un système de taxes intéressant. La Suisse aussi. En ajoutant le tout, on arrive à réunir 4, 5 millions.
- Au niveau de la promotion, vous allez vendre le film, comme disait Sara, comme un film d'aventure, ou un pur film d'horreur ?
JOM : c'est avant tout un film de divertissement et d'aventure avec du fantastique, à travers le canevas scientifique, et avec des touches d'humour aussi. Il y a donc un mélange des genres, mais c'est avant tout un film d'aventure, pour tout public. Les gamins de 10-12 ans peuvent aller voir le film sans problème [NDLR : pour la dernière partie, nous le déconseillons]. On l'a vraiment voulu comme ça, et j'espère que vous le ressentez comme ça aussi.
VF : En tant que producteurs et distributeurs, nous avons fait partie de la première vague de films français de genre qui sont sortis. On a produit
A l'interieur, et puis après il y a eu des films comme
Martyrs,
Frontières, et ça été extrême en réponse à une énorme période de frustration. On a voulu faire une production plus large, plus grand public. Résultat, c'est un film tout public, et on en est fier, et c'est ça qu'on met en avant. C'est ce qu'on fera aussi en tant que distributeur. Le film est donc tout public, avec avertissement.
- ***SPOILERS***C'est quand même rare de voir autant d'acteurs morts avant la fin d'un film. Tout le monde meurt…
VF : C'est la « horde sauvage » ! Mais il y a
Manon qui survit quand même… l'innocence survit…
POT : Au moment où vous commencez à les aimer, on les tue. C'est ce qui arrive à
Deutsh, quand il a pour la première fois un geste d'affection envers
Sara : il est mort. Quand on commence à s'attacher à
Sara qui essaye de sauver
Manon, voilà, etc. On n'a pas tué
Manon, pour des raisons… Pourquoi on n'a pas tué
Manon, tiens ?
VF : Parce que l'innocence survit !
POT : Oui, c'est ça oui.
JOM : Oui, c'est ça, oui…
POT : On a été effectivement très radical avec la fin, mais ça permet de créer des surprises, des choses auxquelles on ne s'attendait pas, voir les personnages se faire dégommer les uns après les autres. Ca crée surtout un sentiment d'insécurité permanent, finalement les personnages principaux finissent aussi par y passer. On se demande jusqu'où ça va aller, et cela permet d'entretenir le suspens.
***FIN DES SPOILERS***
- Vous produisez aussi, en ce moment, un film avec Yolande Moreau...
FR : Toujours dans le film de genre, souvent interdit au moins de 16 ans si on y arrive bien, et je pense qu'on va y arriver, on fait de notre mieux. C'est un film qui s'appelle
La Meute, un premier film d'un réalisateur qui n'avait jamais rien fait dans le cinéma, même pas fait de court métrage, même pas filmé le mariage de sa sœur. Il a écrit un super script, a réussi à convaincre
Yolande Moreau d'être une tueuse,
Benjamin Biolay de jouer son fils un peu dégénéré,
Emilie Dequenne d'être la victime et
Philippe Nahon, encore, de venir aussi. Un film très particulier, sorti en décembre, qui pourra peut-être réconcilier le film gore avec un public assez large.
Yolande, tout le monde l'aime, ils vont être surpris de la voir comme ça. Elle tue pas mal de gens !
Vous pouvez lire notre critique d'
Humains ici.