INLAND EMPIRE est un double anniversaire : celui des 40 ans de carrière cinématographique de David Lynch, et celui de son dixième long-métrage. La sortie du nouvel OFNI du maître de Mulholland Drive impose un point sur sa carrière.
A l’heure actuelle, personne ne joue dans la même cour que
David Lynch. Génie pour les uns (la majorité) et fumiste insolent pour les autres, l’artiste domine depuis son repaire de Mulholland Drive une carrière à nulle autre pareille et qui ne ressemble qu’à lui. Flash-back.
Né dans le Montana en 1946,
David Lynch se destine très tôt à une carrière artistique. Il entre à l’école des Beaux Arts de Boston, où il développe très vite des affinités très fortes avec l’art cinématographique. Un intérêt qu’il met en pratique dès 1967 avec Six Figures Getting Sick (court-métrage), une étrange bande de 4 minutes où se mêlent les arts graphiques et les techniques d’animation. Suivront The Alphabet (court-métrage) et The Grandmother (court-métrage), dans lesquels
David Lynch expérimente ses premiers travaux sur pellicule 16mm, et met déjà en place ce qui sera la base de son esthétique naissante et de son univers torturé. Son dernier essai avant son entrée dans la court des grands sera The Amputee (court-métrage) en 1973, une bande de 4 minutes dans lequel il se met lui-même en scène.
Mais la gloire guette déjà ce bricoleur génial. En 1971, les expériences de
David Lynch le conduisent à initier la production du film qui scellera son destin : Eraserhead. Il lui faudra 5 ans pour mener à bien ce projet, dont le rôle principal est tenu par Jack Nance, qui deviendra l’un de ses collaborateurs les plus fidèles, jusqu’à sa mort tragique en 1996. Produit par le cinéaste lui-même pour un budget ridicule de 100 000 $, Eraserhead en rapportera près de 7 millions aux Etats-Unis. Totalement ignoré par la critique, le film lui vaudra pourtant les louanges de grandes personnalités du cinéma américain, dont Francis Ford Coppola en personne, intronisé Dieu vivant depuis le triomphe du
Parrain. Aujourd’hui encore, beaucoup considèrent cette oeuvre comme la meilleure de son créateur. C’est en découvrant ce film cauchemar audacieux et terrifiant que le grand Mel Brooks, que l’on n’imaginait pourtant pas s’intéresser à un tel cinéma, décide de confier à
David Lynch les commandes du film dont il rêvait, et qui imposera le jeune réalisateur dans la cour des grands.
Tourné en 1981 avec un budget très correct (pour l’époque) de 5 millions de dollars, Elephant Man sonne l’heure de la reconnaissance internationale pour
David Lynch. Même s’il s’agit d’un film de commande, on y retrouve déjà en germe les futures obsessions du cinéaste : la dualité beauté / laideur, le thème du spectacle (avec le théâtre), une esthétique ambitieuse et totalement assumée... Pour ses pairs, le doute n’est déjà plus possible : un grand est né. Elephant Man est récompensé par le César du Meilleur Film Etranger, est nommé plusieurs fois aux BAFTA britanniques, remporte le Grand Prix du naissant Festival d’Avoriaz, et vaut à son auteur sa première nomination aux Oscars pour le Meilleur Réalisateur et le Meilleur Scénario. La statuette dorée lui échappe au profit de Robert Redford, qui rafle cette année-là quatre statuettes pour
Des gens comme les autres.
Après ce succès,
David Lynch est assailli par les propositions. Il refuse en 1983 de diriger Star wars : Episode VI - Le Retour du Jedi que lui offre George Lucas, et qui sera finalement réalisé par Richard Marquand. Il acceptera pourtant de faire ses premiers pas dans la SF en 1985 pour le compte du nabab
Dino De Laurentiis. Il s’agit bien évidemment de Dune, adaptation forcément réductive de l’immense oeuvre de l’écrivain
Frank Herbert.
David Lynch se voit refuser le
final cut d’un film qui divise critique et public. Il reniera plus tard ce film dans lequel il ne se reconnaît pas, mais qui lui apporte une amitié précieuse, celle de Kyle MacLachlan. Mais cet oeuvre mal-aimée sera tout de même l’objet d’un culte certain par un nombre de fans pas si minoritaires que ça. Et de fait, même si Dune n’est pas foncièrement abouti, il reste une expérimentation SF jamais renouvelée jusqu’à présent, et dont l’esthétique reste une référence.
Bien décidé à ne plus se laisser imposer de contraintes,
David Lynch médite un coup d’éclat, et revient en force deux ans plus tard avec le film qui ouvrira sa période la plus faste en matière de créativité. Avec Blue Velvet, le cinéaste livre son premier chef d’œuvre depuis Eraserhead et aboutit pour la première fois à ce que l’on qualifiera d’œuvre « Lynchienne ». Jeu avec les codes cinématographiques, travail poussé sur la lumière et le son, dualité des personnages : cette fois tout y est. Ajoutant à cela un casting déjà auto référentiel (Kyle MacLachlan, Isabella Rossellini, Jack Nance, Laura Dern) et sa première collaboration avec celui qui deviendra son compositeur attitré, Angelo Badalamenti, et vous obtenez une oeuvre phare et magistrale, emprunte de la personnalité de son auteur. Blue Velvet remporte à nouveau le Grand Prix du Festival d’Avoriaz, et est nommé deux fois aux Golden Globes (Meilleur Scénario et Meilleur Second Rôle pour Dennis Hopper). David Lynch, quant à lui est nommé pour la deuxième fois à l’Oscar du Meilleur Réalisateur, mais se voit à nouveau voler la vedette par Oliver Stone, qui triomphe avec
Platoon.
Mais
David Lynch n’en a cure. Il lance en 1990 la série culte Mystères à Twin Peaks, qui lui apporte cette fois le succès auprès du grand public. La chronique de l’enquête sur le meurtre de la jeune Laura Palmer est un tel succès que le réalisateur envisage aussitôt une adaptation sur grand écran. Mais auparavant, il sort la même année Sailor et Lula, qui est présenté au Festival de Cannes. C’est alors la consécration pour le réalisateur, qui repart avec la Palme d’Or décernée par le Président
Bernardo Bertolucci.
David Lynch est alors au sommet de sa gloire. Mais la roue de la fortune tourne vite.
En 1992, Twin Peaks le film sort en salles après être revenu bredouille du Festival de Cannes. L’œuvre est un échec public douloureux. Doté d’un casting de stars et pourvu d’un budget de près de 10 millions de dollars, Twin Peaks en rapportera à peine plus de 4 aux Etats-Unis. C’est le premier échec personnel de
David Lynch. En 1997, Lost Highway est un succès et lui permet de rebondir, signant du même coup une autre de ses oeuvres majeures. Elle illustre parfaitement une citation célèbre du maître : « Les films doivent avoir de la puissance. La puissance du bien et celle des ténèbres, afin de provoquer des émotions fortes, de secouer un peu le spectateur. »
Il s’offre une pause en sortant un album en duo avec
Jocelyn Montgomery : « Lux Vixens (Living Light) : The Music of Hildegard Von Bigen ». On découvre alors l’une des nombreuses facette de cet artiste multiple, qui est aussi peintre, sculpteur et plasticien à ses heures perdues. Aimant à citer
Luis Bunuel, Werner Herzog, Stanley Kubrick et Roman Polanski comme étant ses influences majeures,
David Lynch décrit ainsi son inspiration à la journaliste
Juliette Michaud, venue l’interviewer pour la sortie de Mulholland Drive : « Mes idées viennent de nulle part. Elles sont autour de moi et je les attrape. Tomber amoureux d’idées c’est ce qu’il y a de plus excitant. Il faut juste aller aussi profond que vous le pouvez dans ce nouveau monde en restant fidèle aux idées de départ. Vous pouvez parfois vous perdre dans le processus. Mais se perdre, c’est très beau. »
Mais loin des circonvolutions obscures de son esprit, c’est avec un film apaisé et touchant que
David Lynch revient en compétition à Cannes en 1999. Etait-ce un pied de nez aux fans décontenancés ou aux détracteurs qui mordirent cette fois dans le vide ? En tous les cas, Une histoire vraie récolte les louanges de la presse et du public, qui croit avoir affaire à un
David Lynch assagi et rentré dans le droit chemin de la normalité. Grossière erreur.
Car
David Lynch est sur le point de livrer un nouveau coup d’éclat, furieusement lynchien, peut-être même le plus lynchien depuis ses débuts. Le cinéaste est d’abord confronté à l’échec de la préparation d’une série qu’il développait pour la chaîne ABC. Effrayée à la vision des deux premiers épisodes, cette dernière arrête les frais. Tant pis pour ABC, le maître part en Europe trouver son budget (auquel collaboreront les français de Canal + et Alain Sarde) et peaufine un scénario de cinéma. Ce sera Mulholland Drive, probablement son oeuvre la plus aboutie à ce jour. Cauchemar éveillé sur le monde du cinéma, le film emprunte le nom de la dangereuse route longue de plus de 80 km qui sillonne les collines dominant Los Angeles, et sur lesquelles le cinéaste a élu domicile. Le nom même est une légende, et les histoires sordides associées à cette route déserte et mal famée n’ont d’égal que la gloire des résidants qu’elle abrite (Jack Nicholson, Marlon Brando,
Errol Flynn...). Mulholland Drive est une oeuvre puissante que l’on peut voir comme le regard à la fois cynique et mélancolique d’un homme qui n ‘a jamais trouvé sa place à Hollywood, mais aussi des illusions perdues qui ont conduit à tant de tragédies sur lesquelles se sont bâties le mythe des collines de Hollywoodland : « Tant d’acteurs rêvent de se perdre dans un rôle et ne sont jamais appelés ; tant de cinéastes rêvent du film qu’ils ne feront jamais. » Enorme succès critique, le film vaut à
David Lynch la Prix du Meilleur Réalisateur à Cannes. Il sera même un succès en salles, et conforte le maître de Twin Peaks dans son statut de réalisateur culte. Très bien accueilli en France, il vaudra à nouveau un César du Meilleur Film Etranger au cinéaste, qui se voit également remettre la Légion d’honneur. Aux Etats-Unis, l’Oscar du Meilleur Réalisateur lui échappe pour la troisième fois et revient... à Ron Howard pour
Un Homme d’exception. Triste monde.
C’est en toute logique que l’artiste se voit confier le poste de Président du jury à Cannes en 2002. Le jury récompense
Le Pianiste de Roman Polanski, juste retour admiratif d’un élève à son maître. Un élève qui a d’ailleurs dépassé le maître depuis fort longtemps. Suivront quelques courts-métrages, un disque de jazz (« Blue Bob », en duo avec
John Neff), des expositions... Mais David Lynch ne reste jamais éloigné des plateaux de tournage bien longtemps. En 2006, il convoque tous ses habitués (Laura Dern, Justin Theroux, Harry Dean Stanton, Naomi Watts…), et les plante devant une caméra DV crasseuse. Le scénario ? Inventé au jour le jour. En gros, il s’agit d’une actrice (Laura Dern, éternelle Lula) à qui est offert un rôle dans le film que l’actrice précédente n’avait pas pu terminer suite à sa mort dans des circonstances tragiques. Présenté à la Mostra de Venise en 2006,
INLAND EMPIRE, puisque c’est son nom (
David Lynch a insisté sur l’importance des majuscules) reçoit l’accueil le plus mitigé de la carrière du cinéaste. Cette fois, pas de juste milieu : on déteste jusqu’à la haine, où l’on aime jusqu’à l’adoration.
INLAND EMPIRE est sans concession, et poursuit les explorations menées dans Lost Highway et Mulholland Drive en les poussant à l’extrême. Autrement dit, si vous n’avez pas aimé les expériences les plus poussées de
Lynch, n’essayez même pas de vous frotter à celle-là.
Inclassable et fier de l’être,
David Lynch poursuit une carrière fascinante qui fait de lui une personnalité sans égal dans le monde et l’histoire du cinéma. Parviendrez-vous à vous laisser submerger par son univers déconstruit ?